SHOAH: Devoir de savoir

Parmi les commémorations nationales sur le 60e anniversaire de la fin de la 2e Guerre mondiale, celle de la Shoah s’est trouvée reléguée au deuxième rang. Pourtant, le Luxembourg a encore son devoir de mémoire à faire.

„Devons-nous maintenant jeter nos verres par-dessus notre épaule, tel que c’est la coutume en Russie, et faire comme si tout était oublié?“ C’est ainsi que s’exprima une vieille dame lors du vin d’honneur qui suivit la cérémonie de commémoration de la Shoah, dimanche dernier à Cinqfontaines. En effet, le vin avait un arrière-goût amer après les discours et les évocations religieuses: pendant la Seconde Guerre mondiale, le couvent de Cinqfontaines servait de „maison de retraite juive“ – un euphémisme nazi, comme l’a souligné Guy Aach, président du Consistoire israélite, lors de son allocution.

En vérité, Cinqfontaines a été un camp de rassemblement des dernières personnes juives demeurant encore au Luxembourg après la campagne d’expulsion des nazis, ou, comme l’a écrit Paul Cerf, un „mini-ghetto“ pour personnes âgées ou malades. Parmi les sept transports de déportation de personnes juives vers les camps de concentration que le Luxembourg a connus, trois sont partis de Cinqfontaines. Des 676 personnes juives déportées, 283 sont partis d’ici. La bourgmestre de Wincrange, Agny Durdu, s’est souvenu lors de son intervention dimanche dernier, à quel point elle avait été choquée lorsque son instituteur avait évoqué ce fait en cours. Personne n’en avait parlé auparavant. Qui d’autre l’a appris à l’école? Que savons-nous aujourd’hui de la Shoah à Luxembourg?

On peut saluer le geste du gouvernement, qui, dans le cadre de la célébration, a inauguré un panneau d’information à Cinqfontaines. Mais on ne peut qu’être abasourdi par le fait que pendant soixante ans les gouvernements successifs se sont contentés d’installer des monuments et de déposer des gerbes. On peut applaudir le ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn, pour avoir évoqué de façon très claire la complicité du plus grand journal du pays avec l’idéologie nazie pendant les années 20 et 30, ou pour avoir cité l’ambassadeur luxembourgeois aux Pays-Bas de l’époque qui proposait de créer „un ou plusieurs camps de concentration“ à Luxembourg. Mais on doit s’étonner du fait que la commémoration de la Shoah à Luxembourg s’est réduite à cette cérémonie. Lors des festivités de commémoration de l’année dernière, on pouvait encore lire dans le „Wort“: „Im kommenden Jahr soll die ergreifende Gedenkfeier beim Denkmal von Fünfbrunnen im Rahmen der 60-jährigen Befreiungsfeiern noch größer aufgezogen werden. Großherzog Henri hat bereits angekündigt, dass er 2005 an der Gedenkfeier teilnehmen werde.“ Henri n’était pas au rendez-vous. Et le gouvernement, las de présidences et de référendums, a préféré se rendre aux commémorations de New York et d’Auschwitz plutôt que de saisir l’occasion pour mettre en ´uvre un travail de mémoire spécifiquement luxembourgeois sur la Shoah.

Malgré les efforts fournis au cours de ces dernières années, notamment par le Musée d’histoire de la ville de Luxembourg, la persécution de la communauté juive au Luxembourg reste un des chapitres les moins explorés de la Seconde Guerre mondiale. La communauté juive elle-même a rarement mis le sujet en avant – peut-être parce qu’elle ne veut pas donner l’impression d’être revendicatrice, peut-être parce que parler du passé est une affaire délicate. Dans le cas de Cinqfontaines, l’approche des responsables de la communauté dans les années 40 semble au premier abord difficilement compréhensible: afin de sauver le plus de vies possibles, le Consistoire avait au début estimé qu’il valait mieux se plier aux pressions de la Gestapo. Une étude historique approfondie pourrait rendre ce „choix“ compréhensible, voire démontrer qu’à ce moment-là, la communauté n’avait déjà tout simplement plus le choix. Les études, les discussions, les questionnements, même s’ils rouvrent des plaies anciennes, nous mèneront dans tous les cas plus loin que le silence.


Cet article vous a plu ?
Nous offrons gratuitement nos articles avec leur regard résolument écologique, féministe et progressif sur le monde. Sans pub ni offre premium ou paywall. Nous avons en effet la conviction que l’accès à l’information doit rester libre. Afin de pouvoir garantir qu’à l’avenir nos articles seront accessibles à quiconque s’y intéresse, nous avons besoin de votre soutien – à travers un abonnement ou un don : woxx.lu/support.

Hat Ihnen dieser Artikel gefallen?
Wir stellen unsere Artikel mit unserem einzigartigen, ökologischen, feministischen, gesellschaftskritischen und linkem Blick auf die Welt allen kostenlos zur Verfügung – ohne Werbung, ohne „Plus“-, „Premium“-Angebot oder eine Paywall. Denn wir sind der Meinung, dass der Zugang zu Informationen frei sein sollte. Um das auch in Zukunft gewährleisten zu können, benötigen wir Ihre Unterstützung; mit einem Abonnement oder einer Spende: woxx.lu/support.
Tagged . Bookmark the permalink.

Comments are closed.