SHANGHAI EXPO 2010: Le nouveau milieu

L’importance de la Chine dans le monde d’aujourd’hui souligne l’intérêt de l’Expo 2010. Au-delà du grand show, établira-t-on des pistes pour un avenir meilleur de l’humanité ?

Piétons, vélos, transports publics – Shanghai rêve d’une « better city ».

Montrer au monde ce dont la Chine est capable, voilà l’objectif implicite de l’Expo 2010 à Shanghai. Il est vrai qu’en passant sur le tout nouveau pont du Chang Jiang (Yangtsé), après avoir quitté le périphérique extérieur de Shanghai, on risque de ne pas voir grand chose tant le smog est épais. Il s’agit d’un des plus grands ponts à haubans du monde, mais on en aperçoit à peine les pylones ainsi qu’une frange d’eau des deux côtés de la route. Combiné avec un tunnel routier, un passage sur l’île de Chongming, et un second pont en construction, l’ouvrage permettra de traverser l’embouchure du Chang Jiang, dont la largeur dépasse les quarante kilomètres… plus que la longueur totale de la Moselle en territoire luxembourgeois !

Gigantesque Chine, au centre névralgique de laquelle le Luxembourg a installé la Gëlle Fra ainsi qu’un pavillon d’exposition affichant en guise de clin d’oeil « small is beautiful too ». En espérant que le charme de la petite dimension opère sur les Chinois-es et les Shanghaïen-ne-s. La ville accueillant l’Expo 2010 compte quelque 20 millions d’habitant-e-s sur un territoire à peine deux fois plus grand que le grand-duché, et est située près de l’embouchure du « Fleuve long » qui mérite bien son nom : 6.300 kilomètres le classent troisième fleuve le plus long au monde.

Shanghai est une sorte de hub géant entre le commerce maritime vers l’ensemble de la planète et la Chine intérieure, à laquelle elle est connectée par le Chang Jiang. C’est cette position qui a permis à une agglomération sans importance au début du 19e siècle de devenir l’une des portes d’entrée du commerce et du colonialisme occidental – il n’y a qu’à se souvenir de la « Canonnière du Yangtsé » de Steve McQueen. Porte d’entrée, mais aussi porte de sortie en ce début de 21e siècle, où le port de Shanghai est devenu le premier du monde en termes de tonnage, exportant le « Made in China » vers le monde entier.

La force tranquille

Au débit physique des 30.000 mètres cube par seconde que déverse le « Fleuve long » correspondent d’autres flux, qui suivent plus ou moins le tracé des vallées : flux de marchandises bien sûr, mais aussi flux de main d’oeuvre bon marché, les fameux « mingong », les ouvriers-paysans. En remontant le Chang Jiang, on rencontre encore des ouvrages d’art de la Chine moderne – chaque ville a au moins un pont géant enjambant – jusqu’au grand barrage des Trois-Gorges. Ce projet a été très controversé à cause de ses effets écologiques, mais aussi sociaux, avec plus d’un million de personnes déplacées. Il a créé un flux de personnes à reloger, dont certaines se sont retrouvées sur l’île de Chongming, à plus de 1.500 kilomètres en aval de leur lieu d’origine, mais toujours sur le « Fleuve long ». Enfin, en cette année 2010, on attend un flux de plusieurs dizaines de millions de visiteurs de l’Expo, dont une bonne partie empruntera encore la vallée du Chang Jiang.

En effet, une infime minorité des 70 millions de curieux attendus viendront d’Europe et des Etats-Unis, une partie plus importante d’autres pays d’Asie, et la grande majorité de la Chine elle-même. Comme en 2008 pour les Jeux olympiques, c’est l’Empire du Milieu qui fête sa stature internationale retrouvée. A Pékin cependant, le décalage entre les idéaux politiques associés aux JO et la réalité chinoise avait créé des problèmes. Au contraire, pour l’Exposition universelle, la Chine pourra s’en donner à coeur joie pour afficher son sens des affaires et son ingéniosité technique sans trop craindre les dérapages. De plus, elle a lieu à Shanghai, une ville qui évolue de manière très pragmatique entre sa grande rivale politique du Nord et le pôle de capitalisme débridé du Sud autour de Hongkong et de Canton.

Sur le site de l’expo, un bâtiment émerge de par sa taille et par sa couleur : l’impressionnant pavillon chinois, rouge brillant et en forme de pyramide inversée. Certes, le pays hôte a usé de son privilège d’agencer la hauteur des autres pavillons, mais le fait qu’un pays « émergent » fasse de l’ombre aux géants industrialisés est hautement symbolique. Le déplacement du centre économique du monde vers des pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil s’est encore accéléré avec la crise financière et économique en cours. Désormais, les pays émergents sont à l’origine de la moitié de la production industrielle mondiale, et ils sont en position de demander une revalorisation de leur statut politique. Cela a été mis en pratique lors du G-20 remplaçant le G-8 et pourra s’accentuer encore si des pays ou des espaces économiques occidentaux se retrouvent en situation d’insolvabilité, un sort réservé jusqu’ici aux pays en voie de développement.

Ce réaménagement de l’ordre mondial est activement poursuivi par la Chine, comme le rappelleront les nombreux pavillons africains – construits grâce au soutien du pays hôte, ce qui serait aussi le cas pour les participations grecque et polonaise. Quant au groupement purement privé responsable du pavillon américain, il a eu beaucoup de mal pour trouver les sponsors nécessaires et aurait failli accepter un prêt sans intérêts de la part de l’Etat chinois. Ce n’est là sans doute qu’un symptôme des relations orageuses entre les deux grandes puissances qui se font face autour du Pacifique. Ces relations sont d’autant plus compliquées que, malgré les différends en matière de politique monétaire et de droits des peuples et des hommes, les deux géants sont fortement interdépendants : les Etats-Unis ont besoin de la Chine comme acheteur de bons de trésor finançant la dette, et la Chine, qui en détient déjà à hauteur de presque 900 milliards de dollars, a intérêt à ce que le billet vert ne s’écroule pas.

Grands espoirs

Comparé à ce couple infernal, l’Europe fait figure d’outsider, surtout en vertu de ses relations économiques et politiques sous-développées avec la Chine. L’Expo 2010 est donc vue par nombre d’experts comme une occasion de remédier au moins à la première de ces carences. Certains rêvent même de voir la croissance occidentale tirée par la consommation des pays émergents. Mais les effets bénéfiques du programme anti-crise du gouvernement chinois pour ses grands partenaires commerciaux comme le Japon ne doivent pas susciter de faux espoirs. En effet, si le potentiel de consommation des populations chinoises – et indiennes – est considérable, il tarde à se réaliser. Ainsi, pour le moment, les 1,3 milliards d’habitant-e-s de l’Empire du Milieu consomment un cinquième seulement, en dollars constants, des 300 millions d’Américain-e-s.

Quant au programme de relance anti-crise chinois, il restera temporaire, et il a déjà conduit à des effets pervers. En effet, l’injection de liquidités a contribué à la formation d’une bulle spéculative immobilière dont les experts redoutent l’éclatement… Eclatement que d’autres attendent avec impatience. Les difficultés de trouver un logement décent sont un sujet de discussion récurrent pour les citadin-e-s chinois, alors que le boom de la construction se poursuit, mais semble produire des immeubles vides faute de repreneurs solvables. Une série télé appelée « Résidence Escargot » a même été créée sur le sujet : des habitant-e-s d’une ville ressemblant à Shanghai courent après l’argent, se contentent d’un logement minuscule et ne mangent que des pâtes instantanées en espérant réunir la somme nécessaire à l’achat d’un appart… et un des personnages finit même par devenir la maîtresse d’un cadre politique corrompu. Le succès de la série, dans laquelle les classes moyennes inférieures semblent se reconnaître, n’a pas empêché le gouvernement d’entraver sa diffusion – et de lui conférer de ce fait un statut de série-culte.

Cette obsession de maintenir l’ordre par tous les moyens, fussent-ils contre-productifs, s’exprime aussi au niveau de l’organisation de l’Expo. Le mot d’ordre « Better city, better life » risque de se transformer en une chasse aux comportements « déviants ». Ainsi, six mois avant l’ouverture, les quartiers rivalisaient à implanter des « comportements civiques » – concrètement, il s’agissait de ne pas cracher par terre ou de ne plus se promener en pyjama. Les autorités se sont même attaqué au « Chinglish » des enseignes et panneaux publics – c’est ainsi qu’on appelle les inscriptions traduites trop littéralement du Chinois.

De même, la mise en place de mesures de sécurité extrêmes en matière de circulation dans la ville et d’accès au parc d’expo va sans doute conduire à des embouteillages monstre lors de l’ouverture. L’organisation internet, par laquelle passent les personnes accréditées, en a déjà donné un avant-goût : des procédures d’inscriptions extrêmement sophistiquées, et donc pratiquement inutilisables… ce qui n’a pas empêché les fichiers des personnes inscrites d’être piratés. Espérons que cela ne se produise pas au niveau de l’expo réelle, permettant à des individus mal intentionnés de contourner les contrôles de sécurité trop poussés pour être efficaces.

Le « Better city, better life » sera tout de même à l’honneur à travers certains pavillons à thèmes : l’impact de l’urbanisation sur les écosystèmes, la vie urbaine, le développement humain… La section « footprint » n’est cependant pas consacrée à l’empreinte écologique, mais aux structures urbaines à travers les âges. « La ville du futur » est sans doute un substitut pour le superbe projet d’écocité sur l’île de Chongming, annoncé il y a quelques années. et discrètement annulé depuis (woxx 1038). Enfin, dans la zone D, relevons les pavillons consacrés aux chemins de fer chinois et à la culture du jade… qui voisinent – pragmatisme et esprit commercial obligent – avec celui de l’industrie du pétrole et celui de Coca-Cola.

L’Exposition universelle de 2010 aura lieu à Shanghai du 1er mai au 31 octobre, avec la participation de plus de 200 pays et organisations internationales. Le woxx sera présent lors de l’ouverture dans le cadre d’un voyage de presse et en rendra compte dans une prochaine édition.


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