ANNE LE NY: Ces gens-là

« Les Invités de mon père » est une auscultation précise de la société française contemporaine – et la première comédie crédible sur la vie en Sarkozie, surtout pour la gauche caviar.

Une vraie famille recomposée ?

On en avait un peu marre, de cette fausse « nouvelle vague » de films venus de l’Hexagone qui célébraient avant tout une identité nationale hallucinée et des bons vieux temps qui n’ont jamais existés comme tels. Dans le genre « Le petit Nicolas » voire pire encore comme « Bienvenue chez les Cht’is » – le cinéma français avait surtout, ces dernières années, tendance à se replier sur lui-même. A l’exception notable de quelques courageux comme Riad Sattouf, Abdel Kechiche ou encore Jacques Audiard -, ces films misaient toutefois presque toujours sur des milieux défavorisés ou spécifiques et évitaient les sphères des soi-disant « décideurs ».

Avec « Les Invités de mon père », les choses sont différentes. C’est l’histoire de Lucien Paumelle, médecin et ancien résistant, qui a dédié toute sa vie aux causes humanitaires, notamment dans la bataille – toujours actuelle – pour l’avortement. Même à 80 ans, il n’arrête pas ses engagements et participe à des actions en faveur des sans-papiers, qui dans la France sarkozyste, sont raflés et expulsés à volonté. Nous sommes entre le « vrai » engagement et la gauche caviar, qui milite surtout pour la pose et pour se démarquer d’une droite dont elle s’est pourtant dangereusement approchée. Toutefois quand Lucien Paumelle se décide à héberger des sans-papiers chez lui, l’affaire se corse un peu. Non seulement ses enfants, Arnaud et Babette, et leurs partenaires s’inquiètent pour la santé et la sécurité du vieil homme, mais aussi parce qu’ils redoutent un peu que cet acte militant pourrait ébranler leurs structures familiales.

A l’arrivée des sans-papiers, la situation semble d’abord se relâcher : au lieu de la tribu africaine prévue avec horreur par certain-e-s membres de la famille, apparaissent une jolie Moldave et sa fille, dans le même âge que le petit-fils de Lucien. Pourtant, lorsque l’intéressé annonce qu’il a épousé Tatjana, la jolie Moldave, pour qu’elle obtienne plus vite ses papiers, le doute s’installe?

A partir de ce moment, les liens familiaux des Paumelle vont devoir affronter une véritable tempête. Non seulement il y a le doute sur les engagements du père, jusque-là tout-puissant et plus haute autorité morale de la famille, – doute qui va d’ailleurs se vérifier à la vue de cachets de Viagra – mais aussi la propre vie des enfants qui va perdre son cap. Ainsi, Babette, sa fille modèle, qui n’a jamais osé contredire son père, va réaliser quelques changements radicaux dans sa vie de médecin généraliste. Et chercher désormais à mettre en question la figure du père dans sa vie. Une leçon que son frère Arnaud n’a plus besoin d’apprendre : avocat d’affaires, nouveau riche, il a toujours été dans le collimateur paternel – l’éternel fils révolté, qui pour affronter le paternel s’est réinventé en son contraire. Pour lui, voir l’ancien tyran trahir lui-même sa morale, ça fait plaisir et donne lieu à un rapprochement inattendu.

« Les Invités de mon père » est un bon portrait de famille et une belle tranche de vie de la France contemporaine. Même si Anne le Ny ne peint pas avec le même vitriol que par exemple un Claude Chabrol, elle sait savamment mettre en scène les déboires d’une société française, en conflit avec soi-même, ne sachant que dire et quoi faire face aux rafles et expulsions qu’elle ne peut ignorer, mais qu’elle tolère malgré soi. C’est aussi le constat d’une identité nationale française ébranlée, qui a délibérément rompu avec ses traditions, mais ne se sent plus à l’aise dans le futur vers lequel elle marche.

« Les Invités de mon père », à l’Utopia.


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