EXPO SHANGHAI 2010: Chine Ă©ternelle, Chine durable ?

von | 14.05.2010

Qui cherche des recettes toutes faites pour un dĂ©veloppement durable Ă  l’Expo de Shanghai risque d’ĂŞtre déçu. Pourtant, au vu des multiples expĂ©rimentations se dĂ©roulant en Chine, le bilan n’est pas tout noir.

Bruits de circulation assourdissants, soleil de printemps assommant. Le parc Jing’an avec son petit lac promet d’offrir un peu de fraĂ®cheur en ce dimanche de mai. Et une forme de quiĂ©tude typiquement chinoise : le bourdonnement des promeneurs, le gazouillis des oiseaux, la musique de danse au loin parviennent Ă  faire oublier les bruits de la mĂ©tropole. La terrasse qui s’Ă©tend le long de l’eau aligne quelques tables protĂ©gĂ©es par des parasols et qui ne restent jamais longtemps inoccupĂ©es. Sur le ponton d’en face, un homme en costume du dimanche, sac en papier Ă  la main, se met Ă  chantonner par-dessus le lac, au bĂ©nĂ©fice de la nature, des passants, de lui-mĂŞme… Une meilleure ville, une meilleure vie, c’est le slogan de l’Exposition universelle qui vient d’ouvrir ses portes. Qu’est-ce qu’une vie meilleure ? Et si la rĂ©ponse Ă©tait Ă  chercher du cĂ´tĂ© de ces ShanghaĂŻen-ne-s profitant de leur jour fĂ©riĂ© d’une manière qui ne gĂ©nère de problèmes ni Ă©cologiques ni Ă©conomiques ?

« Activer ses sens. C’est cela la `meilleure vie‘, et non pas gagner beaucoup d’argent et s’ennuyer Ă  mort dans des centres commerciaux. Â» Lors de la confĂ©rence de presse prĂ©sentant la participation luxembourgeoise, François Valentiny, l’architecte du pavillon, exprime une idĂ©e semblable. Pourtant, en cette semaine d’ouverture de l’Expo, la vie des EuropĂ©en-ne-s venu-e-s Ă  Shanghai cĂ©lĂ©brer la « Better City Â» ne se dĂ©roule pas dans les parcs chinois mais dans les hĂ´tels et restaurants occidentalisĂ©s. Ainsi, le soir de l’ouverture, la « Benelux Chamber of Commerce in China Â» avait invitĂ© sur la terrasse d’un restaurant sĂ©lect au bord du Huangpu. Grand Ă©cran diffusant en direct la cĂ©rĂ©monie d’ouverture – mais sans le son, et sans que personne ne regarde. Ah si, maintenant que le prĂ©sident parle, quelques Chinois rassemblĂ©s au coin du comptoir regardent. Il est vrai que les hĂ´tes occidentaux sont surtout venus pour le « networking Â». Et que pour eux, mĂŞme sans le son, le spectacle ouvrant l’Expo suinte le kitsch. Quant au rapport avec le sujet du dĂ©veloppement durable, ne cherchez mĂŞme pas.

C’est que, au-delĂ  des slogans, les Expositions universelles sont supposĂ©es rapporter un bĂ©nĂ©fice sur le plan Ă©conomique, comme l’explique ouvertement le ministre de l’Ă©conomie Jeannot KreckĂ©. Cela est très apparent du cĂ´tĂ© du pavillon amĂ©ricain : entièrement financĂ© par des acteurs privĂ©s, il a Ă©tĂ© amĂ©nagĂ© surtout pour accueillir les VIP lors de rĂ©ceptions organisĂ©es par ces mĂŞmes acteurs.

VIP et vanités

Aucun pavillon ne nĂ©glige d’ailleurs la promotion Ă©conomique, que ce soit en accueillant les bras ouverts des personnalitĂ©s importantes comme les journalistes Ă©tranger-ère-s ou en mettant en valeur ses produits d’exportation et ses attraits touristiques. En visitant le pavillon autrichien, on peut ainsi s’amuser Ă  balancer des boules de neige sur des cibles virtuelles. Les fleurs et les poissons qui s’Ă©cartent sous vos pieds sont tout aussi virtuels… et donc indestructibles. En considĂ©rant les dĂ©gâts quotidiennement infligĂ©s Ă  l’environnement et Ă  la biodiversitĂ©, ce show prend une tournure involontairement ironique.

Quant au pavillon espagnol, mis Ă  part son toit organique et recylable en rotin, il est entièrement consacrĂ© Ă  la promotion de l’IbĂ©rie, avec une authentique danseuse de flamenco. Pour le reste, des projections sur Ă©crans gigantesques plutĂ´t rĂ©ussies cĂ©lĂ©brant le monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain. A la sortie, un bĂ©bĂ© mĂ©canique haut de six mètres est supposĂ© symboliser l’avenir de l’humanitĂ©. LĂ  encore, sa mine sur le point d’Ă©clater en pleurs, combinĂ© Ă  son artificialitĂ© irritante, inspire le doute.

CĂ´tĂ© architecture, le pavillon luxembourgeois ne dĂ©mĂ©rite pas non plus. Les matĂ©riaux – acier et bois – sont recyclables, et, mis Ă  part le VIP lounge au premier Ă©tage, une habile ventilation par le sous-sol a permis de se passer de climatisation… la validitĂ© de l’approche restant Ă  vĂ©rifier en plein Ă©tĂ©. A l’inverse, le pavillon allemand mise sur son contenu pour faire passer un message Ă©colo, mĂŞme si son architecture « mur en bĂ©ton Â» doit – paraĂ®t-il – suggĂ©rer l’interpĂ©nĂ©tration de la ville et de son environnement. Les conceptions et l’expĂ©rience allemandes en matière de planification urbaine sont prĂ©sentĂ©es de manière exhaustive, tout en tentant de se montrer pĂ©dagogique. Ainsi on peut y observer une hĂ´tesse d’accueil chinoise expliquant Ă  un groupe les avantages du car-sharing. Sachant que la possession d’une voiture reste un des symboles de l’ascension sociale pour les Chinois-es lambda, on ne peut que lui souhaiter beaucoup de courage.

C’est la Chine qui bien entendu s’est rĂ©servĂ© le plus grand et le plus beau pavillon, mais qu’en est-il du contenu ? Le film montrĂ© dans un grand amphithéâtre n’augure rien de bon : rubans rouges, visages souriants, tragĂ©die du Sichuan, aide efficace des secouristes et des militaires – tous les clichĂ©s de la construction du socialisme sont repris, pour finir avec un gros plan sur un visage de bĂ©bĂ© bien radieux. Dans le grand hall, le sujet « Better city, better life Â» retrouve ses droits : nature au milieu, prĂ©sentations animĂ©es de technologies vertes alentour. Les transports en commun sont valorisĂ©s, tout en consacrant une « vitrine Â» aux « zero emission cars Â», ces voitures Ă©lectroniques qui suscitent un engouement en Chine comme ailleurs. Or, ces prototypes servent surtout Ă  entretenir l’illusion que, grâce Ă  de nouvelles technologies, le modèle de mobilitĂ© individuelle occidental pourrait ĂŞtre rendu compatible avec la protection du climat.

Toujours plus vert

Ce mĂŞme discours se retrouve aussi du cĂ´tĂ© des politiciens luxembourgeois interrogĂ©s sur les perspectives du dĂ©veloppement durable de la Chine. « Si bientĂ´t plus de la moitiĂ© du PIB mondial est produit par les pays d’Asie, il faut accepter que la consommation de ces populations augmente en consĂ©quence Â», constate Robert Goebbels, commissaire du pavillon. Pour ensuite vanter la manière dont la Chine aborde les problèmes de CO2, en construisant des barrages et des centrales nuclĂ©aires, « options honnies en Europe Â». Et Jennot KreckĂ© de souligner que des entreprises luxembourgeoises comme Paul Wurth, Arcelor-Mittal et Cargolux, Ă  travers leurs innovations, contribuent Ă©normĂ©ment Ă  freiner la croissance des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre. Le problème, c’est que ces gains d’efficacitĂ© permettent tout au plus un ralentissement de l’augmentation de la quantitĂ© de CO2 mondialement Ă©mis, alors qu’il faudrait que celles-ci se mettent Ă  baisser substantiellement durant les dĂ©cennies Ă  venir.

Un autre sujet de dĂ©bat parmi les visiteur-se-s est la manière dont la Chine gère son renouvellement urbain. Typiquement, des entrepreneurs et politiciens comme François Valentiny et Robert Goebbels se rĂ©jouissent de la vitesse Ă  laquelle avancent les projets de construction, alors que la plupart des journalistes et des touristes pleurent Ă  chaudes larmes la disparition des « vieux quartiers Â». « A Shanghai, on a maintenant compris que l’Ă©radication de ces quartiers pose des problèmes Â», estime Marc Schmit, architecte luxembourgeois actif en Allemagne et en Chine. Mais les opĂ©rations de rĂ©habilitation du bâti conduisent en gĂ©nĂ©ral Ă  remplacer les logements par des galleries et des commerces : « Vu le peu de surface habitable, personne n’est prĂŞt Ă  rĂ©nover ces logements tels quels. Â» Et une rĂ©novation coĂ»teuse serait indispensable selon lui : « J’explique Ă  mes visiteurs choquĂ©s par les dĂ©molitions quelles sont les conditions de vie dans ces quartiers, par exemple qu’il y a des rats partout, et pas de canalisation. Â» D’ailleurs, il semblerait que la plupart des affrontements si mĂ©diatisĂ©s entre expulsĂ©s et promoteurs ne portent pas sur le principe des expropriations, mais sur le montant des indemnisations : si celles-ci suffisent pour s’acheter un nouveau logement plus confortable, la majoritĂ© des expulsĂ©s estimeront avoir gagnĂ© au change.

Comme les relogements se font en gĂ©nĂ©ral dans les nouveaux quartiers de la pĂ©riphĂ©rie, il importe de mettre Ă  disposition des habitant-e-s des transports en commun. Le dĂ©veloppement du mĂ©tro de Shanghai est Ă  cet Ă©gard exemplaire : 12 lignes, 268 stations, 420 kilomètres de rails et une moyenne journalière de passager-ère-s de quatre millions. Notons aussi que le fonctionnement sans accroc de la « Shanghai Public Transportation Card Â» fait apparaĂ®tre le Luxembourg et son système « E-go Â» comme un pays en voie de dĂ©veloppement. Pour l’Expo, un court tronçon de la future ligne 13 a Ă©tĂ© mis en service, et les possesseurs d’un billet d’entrĂ©e y circulent gratuitement – ce qui, pour le moment, ne semble pas attirer les foules. Ainsi, le soir du 4 mai, la dĂ©lĂ©gation mĂ©dia luxembourgeoise s’est retrouvĂ©e toute seule dans la rame allant vers la station « Avenue de l’Expo Â». Et a Ă©tĂ© surprise, une fois arrivĂ©e au terminus, de se retrouver nez Ă  nez avec une foule chinoise s’engouffrant dans les wagons afin de quitter l’expo. C’est que les Occidentaux, infime minoritĂ© dans le flot des visiteur-se-s durant la journĂ©e, rĂ©affirment leur prĂ©sence le soir quand ont lieu les Ă©vĂ©nements spĂ©ciaux, tels ce dĂ®ner offert au pavillon luxembourgeois par Robert Goebbels.

Cette autre Shanghai, croisĂ©e dans le mĂ©tro, on la retrouve aussi en arrivant dans la partie nord de la rue Changping, lĂ  oĂą se trouvent les locaux de « Playze Â», le bureau d’architecte de Marc Schmit. Trottoirs dĂ©labrĂ©s, nombreux passants vĂŞtus simplement, petits commerces – on est loin des quartiers chics. Et puis cette odeur, mĂ©lange typique de sauce de soja et de gaz d’Ă©chappement, de poubelles qui dĂ©bordent et de toilettes publiques, que respirent au quotidien 19,9 millions de ShanghaĂŻen-ne-s.
« Nous avons consciemment choisi un tel quartier Â», raconte Schmit, « nous voulions nous imprĂ©gner de la manière de vivre des gens. Â»

La Chine, côté cour

En effet, si le bureau « Playze Â», qu’il gère avec un partenaire suisse et un autre chinois, est prĂ©sent en Chine, ce n’est pas seulement pour des projets de prestige. « BientĂ´t chaque ville de province aura sa salle d’opĂ©ra Â», ironise Schmit. « Le vĂ©ritable dĂ©fi pour les architectes occidentaux, c’est la construction de logements adaptĂ©s au contexte chinois. Â» La manière de construire actuelle ne va pas du tout dans le sens du dĂ©veloppement durable, explique Schmit : « Il y a une clim dans chaque pièce. De plus, en hiver, quand l’administration bloque le chauffage central pour faire des Ă©conomies, les gens chauffent avec les appareils de climatisation. C’est complètement dingue du point de vue du bilan Ă©nergĂ©tique. Â» Le problème, c’est que cela ne gĂŞne pas les investisseurs, qui cherchent Ă  construire le moins cher et Ă  vendre le plus cher possible sur les parcelles qu’ils ont pu acquĂ©rir.

« Nos Ă©tudes et nos expĂ©riences europĂ©ennes ne nous ont pas prĂ©parĂ©s Ă  la situation ici Â», admet l’architecte luxembourgeois. Ainsi on a abandonnĂ© dès les annĂ©es 70 la construction de tours de HLM, avec leur densitĂ© d’habitation Ă©levĂ©e et leur potentiel de conflits sociaux. « En Chine, cette densitĂ© pose moins de problèmes Â», constate Schmit, « et les besoins en matière de nouveaux logements sont Ă©normes. Â» Les maĂ®tres-mots sont la croissance et le progrès, et cela se ressent quand on visite l’Expo. « Au lieu de juxtaposer ces pavillons d’exposition nationaux, on aurait dĂ» faire venir les meilleurs planificateurs de mobilitĂ©, des ingĂ©nieurs en Ă©cotechnologies, et construire une ville modèle… Â», se met Ă  rĂŞver
Schmit. Il faut dire qu’un tel projet a existĂ©, la fameuse Ă©cocitĂ© de Dongtan et qu’il a Ă©tĂ© abandonnĂ© discrètement (woxx 1056).

Ainsi, l’approche reste celle d’une croissance qu’on essaye ensuite de rendre plus efficace, voire de freiner : construire des autoroutes, promouvoir les voitures Ă©conomes, limiter le nombre de vĂ©hicules en circulation… plutĂ´t que d’amĂ©nager les villes de manière Ă  rĂ©duire les besoins en mobilitĂ© individuelle. L’approche par suffisance (« Suffizienz Â») n’est pas plus populaire en ExtrĂŞme-Orient qu’en Occident.

Marc Schmit n’est pas pessimiste pour autant : « Les Chinois s’adaptent très facilement, ils intègrent en permanence les expĂ©riences passĂ©es. Â» Il cite en exemple l’amĂ©lioration continuelle des normes de construction, les exigences croissantes en matière de sĂ©curitĂ© et d’hygiène, la prise en compte progressive de l’importance de l’espace public dans la planification urbaine. Schmit compte sur l’effet d’entraĂ®nement de projets ayant du succès. « Nous recherchons des partenaires ouverts Ă  de telles idĂ©es. La manière de penser chinoise conçoit les choses comme un processus permanent, dans la perspective d’une adaptation et d’une amĂ©lioration progressives. Une fois que des projets de type dĂ©veloppement durable seront rĂ©alisĂ©s, un changement de cap pourra se produire très rapidement. Â»

 

GÉOPOLITIQUE
Le dessous des pavillons

(RK) – Les Expositions universelles, comme les Jeux olympiques, n’ont rien Ă  voir avec la politique, c’est entendu. NĂ©anmoins, la façon dont s’affichent certains pavillons attire l’attention des observateur-trice-s internationaux-ales. Ainsi, après qu’ils aient longtemps envisagĂ© une non-participation, c’est dĂ©sormais sur la forme de la participation des Etats-Unis que la presse outre-Atlantique se dĂ©chire. En effet, il semblerait que le pavillon en question – entièrement financĂ© par le sponsoring – soit très cher, très commercial, et très « cheap Â» au niveau du contenu : « Rather than experience a USA pavilion that exhibits American ingenuity, creativity, and accomplishment, I saw a pavilion that represents an America that spends too much time watching TV Â», lit-on par exemple sur le site Shanghaiscrap.
Il est vrai que les EuropĂ©en-ne-s n’ont pas de leçons Ă  donner, puisqu’ils n’ont mĂŞme pas fait le geste symbolique d’être prĂ©sent-e-s avec un pavillon Ă  part entière. L’Union europĂ©enne est sous-locataire du pavillon belge, et sa prestation est aussi rudimentaire que celle des Etats-Unis, prĂ©sident charismatique en moins. Autre localisation se prĂŞtant aux interprĂ©tations, celle du pavillon iranien, placĂ© Ă  cĂ´tĂ© du libanais et surtout… du nord-corĂ©en.
Enfin, les subtilitĂ©s de la politique extrĂŞme-orientale sont mises en Ă©vidence dans le voisinage immĂ©diat du grand pavillon rouge de la RĂ©publique populaire. A sa droite, on trouve les pavillons de Macao et de Hongkong, et Ă  distance Ă©gale Ă  sa gauche celui de TaĂŻwan, en principe considĂ©rĂ© comme province dissidente par PĂ©kin. ConsidĂ©rant la dĂ©claration rĂ©cente du prĂ©sident taĂŻwanais Ma Ying-jeou de ne pas faire appel aux Etats-Unis pour dĂ©fendre son Ă®le contre une annexion, on peut y voir l’annonce d’une rĂ©unification – plus ou moins volontaire – dans un avenir proche. Mais les initiĂ©-e-s auront relevĂ© que, au contraire des pavillons des deux « rĂ©gions administratives spĂ©ciales Â», celui de TaĂŻwan est sĂ©parĂ© du grand Ă©difice rouge par une large rue.

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