XAVIER BEAUVOIS: Des fous et des pieux

« Des Hommes et des Dieux » est un film difficile. Non seulement à cause du thème, mais aussi pour son exécution qui parfois ressemble à un long catéchisme.

Faut-il partir ? Concertation dans le QG des moines…

Certes, faire un film sur l’assassinat sanglant de moines français en Algérie, surtout par les temps qui courent, n’est pas chose facile, et il convient de respecter le courage et l’intégrité du réalisateur Xavier Beauvois de ne pas être tombé dans le panneau de l’islamopohobie. Mais cela ne l’empêche pas de rester enfermé dans quelques clichés qui ne feront pas avancer le débat sur les relations entre Islam et Occident.

Recapitulons les faits : le 30 mai 1996, dans un champ près de la ville de Médéa, sont retrouvées les têtes de sept moines trappistes enlevés de leur monastère de Tibhirine il y a plus d’un mois. Le rapt des moines, revendiqué par le Groupe islamiste armé (GIA) qui voulait les échanger contre des prisonniers de leur organisation détenus en France, reste pourtant sujet à de multiples interprétations dont le film ne rend pas compte. Ainsi, la théorie que le meurtre des moines ne serait pas le fait des islamistes, mais le résultat d’une bavure de l’armée algérienne – qui aurait criblé de balles le camp des djihadistes sans se soucier de la vie des trappistes – reste en vigueur depuis son apparition en 2006, dans un livre écrit par l’historien américain John Kiser. Même l’ancien supérieur des moines, qui a survécu, penche plutôt pour cette théorie, surtout que leurs corps – à l’exception des têtes – n’ont jamais été retrouvés.

Xavier Beauvois a choisi de ne pas choisir et a préféré laisser « ses » moines séquestrés s’évader dans la brume et la neige du rude hiver sur l’Atlas, que de mentionner les autres pistes. Son film de situe de toute façon avant l’enlèvement et narre les derniers mois de la vie monastique, avec le regain de tension des terroristes qui sévissent dans la région, sachant que la région de Médéa est le fief du GIA.

Le huis-clos du monastère de Tibhirine est subsidiaire de « son » village, qui a été construit autour du bâtiment des moines, rassemblant de pauvres paysans de cette région perdue. Les habitants du village vivent en parfaite harmonie avec cette communauté d’hommes qui les aident matériellement et médicalement, même s’ils n’appartiennent pas à la même religion. Il n’y pas de prosélytisme d’aucun côté. Les ennuis commencent à force de la terreur qui s’approche du village où vivent les trappistes. Des ouvriers croates – et chrétiens – sont égorgés sur un chantier non loin de Tibhirine et bientôt les terroristes ne rechignent plus à venir frapper à la porte des moines. Une première altercation se solde par une trêve, le frère Christian – chef du monastère – réussit à négocier la protection du monastère contre une prise en charge médicale des terroristes blessés. Pourtant, l’armée algérienne, en pleine contre-offensive dans cette « décennie noire » que fut la guerre civile algérienne (de 60.000 à 150.000 morts entre 1991 et 1997), n’apprécie pas trop ce rapprochement religieux et le fait sentir aux moines, en leur imposant leur « protection » militaire. C’est à partir du moment où ils abattent le chef terroriste local, qui protégeait Tibhirine, que les choses se corsent définitivement?

S’il faut concéder à Xavier Beauvois d’avoir réussi un film non hystérique sur un sujet tellement surmédiatisé qu’on peine à en discuter calmement, il faut pourtant relever quelques clichés trop pro-chrétiens, voire pro-occidentaux. Primo, les habitants du village, sont tous des indigents qui implorent les saints hommes pour bénéficer de soins et de protection, de braves musulmans, des enfants presque, naïfs et mal éduqués. En quelque sorte, ce sont eux qui poussent les moines au martyre, car l’idée de partir croissait au monastère à mesure que la pression augmentait. Deuxio, les terroristes qui correspondent à chaque cliché occidental qu’on peut se faire d’eux depuis qu’un certain Ben Laden a fait un gros coup de pub en 2001.

Par contre, il faut louer les deux premiers tiers de « Des Hommes et des Dieux », car Beauvois réussit magnifiquement à capter les différences sensibles dans cette communauté d’hommes. Il montre leurs peurs, leurs convictions et leurs déchirements avec attendrissement, mais sans tomber dans le kitsch. Ce n’est qu’au cours du dernier tiers du film que le spectateur commence à avoir l’impression d’assister à une très longue séance de catéchisme, puisqu’il n’y est presque que question de chants religieux et de portraits de moines – un peu comme si Beauvois l’avait fait exprès, peinant à quitter ses protagonistes.

A l’Utopia


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