EXPO SHANGHAI 2010: Et nous, et nous, et nous ?

La participation luxembourgeoise à l’exposition universelle de Shanghai est révélatrice de toutes les difficultés de communication entre Occident et Chine. Pourtant, entre droits de l’Homme et business, le grand-duché a déjà fait son choix.

L’ouvreur de portes national : le grand-duc Henri et le ministre de l’industrie chinois Li Yizhong, lors du lever de drapeau luxembourgeois.

Le 7 octobre 2010, le comité norvégien du prix Nobel de la paix décidait de décerner son prix à Liu Xiaobo, dissident chinois emprisonné depuis 2009 pour avoir fait circuler la « Charte 08 » – qui appelle à réformer la société chinoise de façon pacifique. Devant l’embarras, le comité central du parti communiste chinois n’y est pas allé de main morte : qualifiant le geste des Norvégiens de « blasphémie », il a bloqué en Chine toutes les informations concernant leur prisonnier désormais célèbre, craignant un effet de raz-de-marée sur la toile s’ils s’attaquaient trop directement à l’Occident. Ce blocage, les journalistes de la délégation officielle accompagnant le grand-duc Henri à la journée luxembourgeoise de l’Expo mondiale à Shanghai ont pu en faire l’expérience en live. Il suffisait juste d’allumer la télé dans la chambre d’hôtel et d’essayer de regarder le journal de la BBC ou de CNN : à chaque fois que le nom de Liu Xiaobo était évoqué, la transmission était coupée. Comme l’a confirmé le journal « Le Monde », ces interruptions n’étaient pas le seul fait des censeurs chinois, il était tout aussi impossible d’envoyer des SMS contenant le nom du dissident.

En Chine, le régime préfère appeler ces actes de censure des actes d’« harmonisation ». Et c’est exactement dans cette harmonie que ce sont déroulées les rencontres entre officiels chinois et luxembourgeois cette semaine dans le double cadre de la semaine commerciale luxembourgeoise et de la journée nationale luxembourgeoise à l’Expo mondiale de Shanghai.

Des deux événements, c’est certainement le premier qui a pris le plus d’importance, aussi grâce à la présence du grand-duc qui donnait tout son poids à cette rencontre entrepreneuriale sino-luxembourgeoise.

Mais d’abord c’était à Jeannot Krecké de s’auto-féliciter – lors d’une conférence de presse au grand hôtel Hyatt de Shanghai, en présence du commissaire Robert Goebbels et des représentants de la Chambre de commerce (CLC) Michel Wurth et Pierre Gramegna. En effet, en chiffres le pavillon luxembourgeois a dépassé toutes les prévisions. Au mois d’octobre, la limite des 6 millions de visiteurs a été dépassée. Ce qui fait tout de même un visiteur sur dix de l’Expo mondiale – aussi grâce à une grande couverture dans la presse chinoise, obtenue sans contrepartie financière comme l’a cru bon d’ajouter le ministre de l’économie. « Ce n’est pas seulement une foire commerciale en soi », a tempéré Krecké, « Il s’agit surtout de montrer l’image de marque du Luxembourg ». Pourtant, quand il a fallu décrire cette image, il ne restait plus grand-chose excepté l’économie. Et pour cause : le Luxembourg est d’autant plus intéressé à développer ses relations commerciales avec la Chine que grandit la conscience du déclin du secteur financier et bancaire à la luxembourgeoise – à cause surtout de la pression incessante de ses voisins européens. C’est pourquoi il était préférable de taire ces détails qui auraient pu nuire à l’harmonie de l’amitié sino-luxembourgeoise.

« Nous n’avons jamais causé des ennuis à la Chine, au contraire des Français et des Allemands par rapport auxquels une certaine méfiance devrait être de mise »

Pour Jeannot Krecké, le marché chinois est devenu incontournable et il en a détaillé les contours : « C’est un marché compliqué et non pas une machine à fric. On ne peut pas venir ici en pensant qu’il serait simple de s’enrichir. Un encadrement et des partenaires sont indispensables. Pourtant on ne peut pas ne pas composer avec la Chine. Le mot du moment est `Innovate or Die‘ ».

Ses partenaires de la CLC ont surtout mis l’accent sur l’économie, Michel Wurth estimant que le pavillon était une preuve que les Private Public Partnerships seraient une super bonne idée, tandis que Pierre Gramegna a surtout mis l’accent sur le « facteur grand-ducal » qui « ouvre bien des portes ».

Et puis, il ne s’agit pas uniquement d’installer des entreprises grand-ducales dans la république populaire, mais aussi d’attirer des investisseurs chinois vers nous, phénomène qui devrait se voir encore renforcé dans le cadre de la stratégie du « Go Out of China » promulguée par les responsables du régime. Cela concerne surtout les entreprises oeuvrant dans le ICT (Information and Communication Technologies), un secteur dont le Luxembourg semble avoir découvert l’existence sur son territoire, tant l’accent des intervenants du séminaire – quelques jours plus tard – était mis sur l’environnement idéal qu’est le grand-duché pour des entreprises comme Skype, Amazon ou justement l’entreprise chinoise Huawei. Que ces firmes ne se sont toutefois pas établies chez nous en raison de la qualité de vie élevée ou de notre infrastructure informatique « exemplaire », de la « pro-business attitude » du gouvernement ou encore des connections internet ultra-sécurisées et des coûts patronaux peu élevés, mais avant tout à cause de l’environnement fiscal très favorable, a gentiment été passé sous silence. Devant le parterre d’entrepreneurs chinois réunis dans un centre de conférence du Jin Mao Tower dans le district de Pudong, Krecké a donné dans la surenchère pour vendre le grand-duché : « Nous n’avons jamais causé des ennuis à la Chine, au contraire des Français et des Allemands par rapport auxquels une certaine méfiance devrait être de mise », a-t-il martelé à la tribune.

Si une telle offensive de charme semble bien être pertinente dans le cadre d’une crise financière qui fait bien plus de ravages en Occident qu’en Chine, les agissements du ministre de l’économie et du commerce extérieur manquent pourtant d’une stratégie à long terme. Car on est loin des « relations d’égal à égal » avec nos chers amis chinois tant prônées par les intervenants. Les Européens, qui croyaient encore en 2005 que la Chine serait le partenaire idéal pour contrebalancer le surpoids économique américain, ont déchanté depuis. Selon le Financial Times, le déficit commercial de l’Union européenne en faveur de la Chine se chiffre à quelques 169 milliards d’euros – et pour cause : il reste toujours beaucoup plus difficile pour une entreprise européenne de s’implanter dans l’Empire du Milieu que pour des investisseurs chinois de venir en Europe. C’est que l’Union a plus besoin de la Chine que les Chinois ont besoin des Européens, et ça, les Chinois le savent. Ajoutez à cela l’incapacité notoire des 27 à parler d’une seule voix en politique extérieure et à mettre leurs intérêts économiques en commun, et vous obtenez un excellent terrain de jeu pour le régime de Pékin qui peut manipuler à sa guise ses partenaires européens qui s’affaiblissent mutuellement. Vu de cette perspective, la méfiance exprimée par Jeannot Krecké par rapport à nos voisins européens a dû résonner comme une douce symphonie dans les oreilles des investisseurs chinois, vu qu’il joue pleinement leur jeu.

Un autre problème de la « plus grande mission économique luxembourgeoise à l’étranger », comme l’a désignée Pierre Gramegna, est le suivi de cette semaine commerciale. « Le grand défi sera le `Follow Up‘ », a-t-il déclaré en pleine novlangue business-compatible, « Il faudra convaincre des entreprises chinoises d`investir durablement au grand-duché si on veut que ces relations paient aussi pour nous et qu’elles créent des emplois ».

Mais c’est surtout dans le sens inverse que le bât blesse. Pour les entreprises luxembourgeoises qui souhaitent s’implanter en Chine, le terrain est souvent glissant. C’est aussi là qu’on s’aperçoit le plus clairement qu’on est loin de traiter d’égal à égal avec les partenaires chinois. Le problème, c’est le transfert de technologie exigé dans presque tout accord commercial sino-luxembourgeois. Interrogé sur ce point, Jeannot Krecké perd un peu de son optimisme : « C’est le point sensible de toutes les négociations », admet-il, « Même si les Chinois s’éloignent peu à peu de vouloir tout copier et commencent à s’investir dans l’innovation et la recherche, il faut un encadrement juridique conséquent pour tous nos entrepeneurs. L’idéal serait de faire la recherche au Luxembourg et la production en Chine ». Ce qui, au vu des réalités, risque de rester un voeu pieux. En ce moment, le ministère et la CLC prévoient de coopérer avec des avocats belges du « Belgian Chinese Economic Board » afin de créer une structure qui permettra aux Luxembourgeois d’investir en toute sécurité sur le marché chinois.

« Le fait de miser sur le contemporain avant tout a été perçu par beaucoup comme problématique »

L’autre volet de la présence massive luxembourgeoise à Shanghai était évidemment la célébration de la journée luxembourgeoise à l’Expo mondiale. La cérémonie officielle qui réunissait outre le grand-duc, le ministre chinois de l’industrie et des technologies informatiques Li Yizhong, aussi membre du comité central, a eu lieu à l’Expo Center, une sorte de grand cube prévu pour cette sorte d’événements. A côté des claqueurs chinois agitant les drapeaux chinois et luxembourgeois se trouvait aussi une partie de dignitaires luxembourgeois comme Michel Wolter, Lydie Polfer ou encore Paul Helminger venus soutenir le souverain. L’échange d’amabilités sur l’amitié qui lie les deux pays fut plutôt anodin. On célébrait surtout les liens économiques sino-luxembourgeois qui datent du 19e siècle et les perspectives harmonieuses à venir. Le tout était suivi d’une petite sauterie au pavillon luxembourgeois ou de nombreux Luxembourgeois s’étaient rassemblés pour voir le grand-duc, la « Gëlle Fra », tout en buvant Riesling et bière Bofferding accomodés de saucisses. Sans les masses de Chinois qui attendaient gentiment dans les interminables queues autour du pavillon, on ne se serait pas vraiment cru à l’autre bout de la planète.

Toujours est-il que ces gens ne savaient pas ce qui les attendait dans ce pavillon, qui par son architecture se démarque agréablement de ses voisins italiens, néerlandais et lithuaniens. Le hic, c’est que si le pavillon a beau attirer des millions de gens, son intérieur est plutôt décevant. Quelques animations vidéo, des présentations de sponsors et deux armures originaires du château de Vianden et c’est tout. Certes, on présente le Luxembourg comme membre fondateur de l’Union européenne, on met l’accent sur Schengen et le multiculturalisme du pays ainsi que sur la beauté de la nature luxembourgeoise, mais le thème de l’Expo « Better City, Better Life » n’est pas vraiment évoqué. Et puis, on aurait pu donner plus d’informations sur le contenu déjà présent. Aucun mot sur Robert Schumann ou d’autres illustres luxembourgeois comme Edward Steichen, Hugo Gernsback? C’est donc surtout la « Gëlle Fra » qui veille à l’extérieur du pavillon qui attire les masses. Comme le formulait Thomas Rohdewald, le directeur du pavillon lors d’une entrevue avec la presse : « Le Chinois aime tout ce qui brille ».

Pourtant, il reste un domaine dans lequel le pavillon luxembourgeois a su briller un peu plus que ses voisins : l’animation culturelle. « Bon, les échanges artistiques n’ont pas fonctionné comme on voulait, mais c’était surtout pour des raisons d’organisation. Les partenaires chinois étaient tellement saturés que leurs programmes ne permettaient pas vraiment à nos artistes de sortir hors du contexte du pavillon », explique Christian Mosar, le curateur du pavillon. Mais le Luxembourg a su marquer une grande différence en misant essentiellement sur l’art contemporain et les performances modernes. « Presque tous les autres pavillons ont fait dans le folklore », poursuit-il, « Alors que nous avons fait le pari de montrer ce qui se faisait actuellement au grand-duché ». Pari gagné si on considère les réactions du public, qui selon Mosar allaient de frayeur – apparemment le public avait peur de la performance ReMEMBRANEce de Yuko Kominami, Catherine Richard et Emre Sevindik – à la fascination pure et simple. En tout, le curateur est plutôt satisfait, car faire passer son programme n’était pas une chose facile : « Le fait de miser sur le contemporain avant tout a été perçu par beaucoup comme problématique ». Et puis, quelques échanges se sont tout de même constitués. Ainsi, la danseuse Ling Xi Li qui a collaboré avec le violoncelliste André Mergenthaler pourrait venir au Luxembourg. Aussi, un projet d’échanges photographiques « Picture Your Family » insinué par Joseph Tomassini qui impliquait des étudiants shanghaïens va venir au Luxembourg. En marge du programme officiel s’est constitué une autre collaboration, pas prévue celle-là. Le photographe Bruno Baltzer, qui était venu à Shanghai pour mettre en images le projet du Casino Forum d’art contemporain au DDM Wharehouse, est tombé amoureux de la ville et s’est vu offrir une résidence d’artiste chez l’écrivaine star de Shanghai Mian Mian, connue pour son livre « Les bonbons chinois ». Son travail sur la ville peut être visité sur son blog (http://admin.flash007.lu/users/328-bruno-china-blog).

Ne reste finalement que la question de l’avenir du pavillon. Le contrat signé entre le commissaire Robert Goebbels et les responsables de l’Expo mondiale établit que de toute façon il devra avoir disparu en mai 2011 au plus tard. Mais pour aller où ? Les quelques mégalomanies de responsables communaux luxembourgeois écartées, il semble bien qu’il restera en Chine. Pourtant, le plan initial de le donner à une région chinoise ne semble plus d’actualité. Comme l’a expliqué le commissaire, le comité central ne souhaite pas que les régions s’endettent encore davantage alors qu’un démontage en vue d’une reconstruction – et encore faudrait-il le réparer, car d’après une source souhaitant rester anonyme, le pavillon luxembourgeois serait tout sauf étanche – coûterait beaucoup plus cher que s’il était tout simplement détruit. Reste encore la possibilité de le donner à une entreprise : « Mais c’est risqué », confirme Goebbels, « Car il faut éviter qu’on en fasse n’importe quoi ». Gageons qu’on trouvera aussi une fin harmonieuse à cette question brûlante.

Une galerie de photos supplémentaire peut être trouvée sur le site facebook du woxx, il suffit de suivre le lien sur notre site : www.woxx.lu


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