À Paris, le Jeu de Paume présente « Global Warning », une expo malheureusement posthume autour de l’œuvre photographique de Martin Parr, décédé tout juste avant le vernissage.
Photo iconique de Martin Parr issue d‘une publicité pour la marque Gucci, en 2018. (Photo : Nuno Luca da Costa)
Martin Parr est avant tout un nom de la photographie mondiale qui se distingua au milieu des années 1980 à travers ses photos en couleurs saturées, en utilisant le flash en plein jour et surtout en photographiant la société des loisirs. Natif d’Epsom, en Angleterre, Martin Parr est décédé le 6 décembre dernier à 73 ans. Avant son dernier souffle et avant l’inauguration de l’expo, le 30 janvier, il est tout de même parvenu à orienter le choix des photos avec son commissaire Quentin Bajac, également directeur du Jeu de Paume.
Affichant une prédilection notoire pour les stations balnéaires, où on ne l’emmenait pas quand il était enfant, il avait reconnu que pendant de nombreuses années, lorsqu’il achetait un nouvel appareil, il utilisait la plage comme laboratoire d’expérimentation. Pendant toute sa vie, Martin Parr s’intéressa aussi au quotidien et à la rue, toujours en photographiant des anonymes. Certaines photos devinrent iconiques et font la pluie et le beau temps au premier étage du Jeu de Paume, aux abords du Jardin des Tuileries.
Pendant toute l’expo, le public est gratifié d’un best of des cinquante ans de travail du photographe britannique, qui fut également membre et plus tard président de la légendaire agence de photo Magnum. À l’entrée de la première salle, sous des sourires pratiquement unanimes, se déploie la première des 180 photos singulièrement intitulée « Cannes ». À l’origine, il s’agit d’une photo publicitaire de 2018 pour Gucci. On y aperçoit une dame d’un certain âge s’adonnant à l’oisiveté sur un transat et surtout exhibant des lunettes de soleil, pouvant sérieusement se porter candidates au championnat du kitsch, le tout sous une peau abîmée, non pas par l’âge, mais par les heures passées à rôtir au soleil. Finalement, l’important est de faire usage de ses nouvelles lunettes, semble vouloir nous dire la photo. Martin Parr nous souhaite ainsi la bienvenue au Jeu de Paume. Même si de prime d’abord, l’expo se présente de façon solaire et teintée d’humour, nous comprenons vite que Martin Parr cherche avant tout à nous confronter aux absurdités des dites sociétés de consommation, où il est aussi beaucoup de fois question de l’être et du paraître.
Dans cette même partie de l’expo, Martin Parr dénonce sans dissimulation la surfréquentation de certains lieux de loisirs, en particulier des plages, qu’elles soient naturelles ou artificielles. À titre d’exemple, le public sera sidéré de voir la plage argentine « Mar del Plata », où le qualitatif « surpeuplé » paraît être un euphémisme, tellement les baigneuses et baigneurs y abondent, sans parler des parasols à l’effigie de Coca Cola qui sont légion dans un espace qui semble se compter au décimètre carré près.
Homo Detritus

Un visiteur du Jeu de Paume face à la photo de Martin Parr de Mar del Plata, la plus grande station balnéaire d‘Argentine. (Photo : Nuno Luca da Costa)
Parallèlement à la surpopulation, les photos de Martin s’approprient aussi de la surconsommation et ce sont surtout les supermarchés qui sont pointés du doigt. Le photographe britannique les considérait comme un « appât », car l’entrée y est libre, contrairement à la sortie, par opposition aux cinémas, où il se passe exactement le contraire.
Dans les années 1980 de l’époque thatchérienne, Martin Parr s’est beaucoup intéressé aux classes populaires, précisément des cibles faciles des supermarchés. Les classes moyennes non plus ne sont pas épargnées face à l’humour très british de Martin Parr. Les photos mettant en scène des familles en train de grignoter aux côtés de déchets qui abondent au ras du sol et aux côtés de poubelles plus que remplies incarnent à la perfection la critique que Martin Parr porte sur la société de consommation effrénée et sur tous les détritus qu’elle produit.
Au milieu de l’expo, Parr consacre également une attention particulière à la question du tourisme, ou plutôt au surtourisme. Les photos de Martin Parr autour de ce sujet sont tout le contraire de celles qu’on voit dans les vitrines ou dans les catalogues des agences de voyages. Ici, tous les clichés ont quasi un dénominateur commun, comme l’absence de sourires, pour ne pas dire de plaisir, chez les personnes photographiées. Certaines intègrent quasi militairement des groupes uniquement désireux d’accomplir un programme, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve. Martin Parr n’y est pas allé par quatre chemins. Au contraire : il a parcouru les quatre coins du monde, en passant notamment par le Grand Canyon, le Machu Picchu et des villes européennes comme Venise ou Athènes. Et que dire de la photo où l’on voit une horde de gens entassés dans une des salles du Louvre pour voir, ou plutôt, pour photographier la minuscule Joconde ?
Ce tourisme à outrance apparaît quasi comme des corvées d’exhibitionnisme social. Et surtout, ils n’a pas le meilleur des impacts sur l’environnement de la planète, ne serait-ce qu’à travers tout le kérosène lâché dans le ciel.
Alerte générale
Martin Parr consacre aussi à la fin de l’expo une partie dédiée à la relation addictive de l’être humain aux nouvelles technologies. De même, les relations malsaines avec nos amies les bêtes n’ont pas échappé à l’objectif du photographe britannique. Tout au long de l’expo, on voit Martin Parr pointer du doigt certains comportements humains, parfois les uns plus absurdes que les autres. Malgré beaucoup d’ironie, frôlant par moments la moquerie, il est notoire que Martin Parr aimait photographier les gens et qu’il aimait les gens tout court.
Néanmoins, tous ces comportements pointés du doigt contribuent indéniablement à ce qu’indique l’intitulé de l’expo, c’est-à-dire, au « Global Warning » , que les organisateurs ont traduit par « Alerte générale ». Martin Parr en prit conscience en 2009, comme en témoigne ce qu’il avait écrit sur son blogue « My climate change conversation » : «Je vois maintenant que presque toutes les images que j’ai prises et produites récemment sont indirectement liées au changement climatique. » Entre-temps, la situation ne connaît pas tellement de meilleurs jours, sans oublier l’improbable élection de Donald Trump et son apocalyptique politique environnementale avec pour point d’orge son déplorable « Drill baby, drill ».
Cela dit, nous soi-disant citoyens du monde occidental avons tous notre part de responsabilité. Dans ses derniers soupirs, Martin Parr semble vouloir nous susurrer une dernière fois que, consciemment ou inconsciemment, nous contribuons tous à cet état de déclin à travers nos habitudes de consommation et de gaspillage, privilégiant la facilité, l’immédiateté et la sacro-sainte zone de confort. Et à travers ses photos, il le dit d’une façon maintes fois solaire et surtout humanisante. Entre-temps, la phrase de Jacques Chirac, prononcée à Johannesburg en 2002 lors du Sommet mondial sur le développement durable, est plus que d’actualité et s’acharne à résonner continuellement : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. »

