Dans les salles : Evge

Sur fond de guerre russo-ukrainienne, « Evge » raconte les difficiles retrouvailles entre un père et son fils et met en évidence la cause du peuple tatar de Crimée.

« Evge » est le premier film de Nariman Aliev. Au centre de l’histoire : deux frères, dont un est mort à la guerre, et leur père. (Photo : Festival de Cannes/DR)

Le ton du film est donné dès le début : Mustafa (Akhtem Seitablaev) se rend dans une morgue à Kiev pour récupérer le corps de son fils, mort dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Son projet est de l’enterrer sur sa terre natale en Crimée. Pour ce faire, Mustafa rejoint son autre fils cadet Alim (Remzi Bilyalov), étudiant en journalisme. Tous les deux sont des Tatars de ­Crimée, population musulmane d’origine turque installée dans la région depuis le 13e siècle. Accusés par Staline d’avoir collaboré avec le régime nazi, les Tatars ont été déportés sur le territoire de l’Ouzbékistan actuel ainsi qu’en Sibérie après la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est qu’après la chute du mur de Berlin qu’ils ont pu revenir en masse.

Le film va vite délaisser l’ambiance plutôt urbaine de Kiev pour se transformer en road-movie dans une vieille Jeep en Ukraine profonde, dans une ambiance rurale. Le réalisateur en profite pour dénoncer les absurdités administratives auxquelles les deux Tatars doivent faire face. Néanmoins, la complexité du film est incarnée par le personnage d’Alim. Très réticent à accompagner son père, il ne supporte pas son traditionalisme, ce qui résulte en une relation pour le moins conflictuelle. Avec l’avancée du périple, parsemé de toutes sortes de péripéties, naîtra petit à petit une complicité entre les deux. Alim finit par se faire aux liens parentaux, comme subjugué par une force invisible défiant les lois de la raison.

Cette conversion est pleinement incarnée lors de la scène de la toilette purificatrice. Obéissant au rituel du deuil musulman, Alim se charge de dire lui-même la prière pendant que son père lave le corps du défunt. Ce passage vaut à lui seul un détour cinématographique. Le public – croyant ou athée – assiste à un moment de grande spiritualité et à une séquence réalisée avec grande sagesse.

Une des autres séquences fortes du film est sans aucun doute celle où Alim traîne le corps de son frère enveloppé d’un drap blanc (comme le veut la coutume musulmane) au bord de l’immense lac Syvach, suivi par son père à bout de souffle au lever du soleil. Un moment de pure cinégénie et un des rares instants teintés de couleur, la photographie dans la quasi-­totalité du film restant assez grisâtre.

« Evge » est le premier film de Nariman Aliev et a été présentée au Festival de Cannes l’an dernier dans la catégorie « Un certain regard ». Le réalisateur, qui est lui-même né en Crimée et a des origines tatares, livre une narration linéaire, sobre et surtout (presque) sans parti pris. Il parvient à imprimer à son film un rythme très singulier, sans artefacts, le tout porté par les excellentes prestations de tous les acteurs et en particulier celles d’Akhtem Seitablaev et de Remzi ­Bilyalov. Pour le bien du cinéma ukrainien et européen, il s’agit d’un cinéaste à suivre désormais.

Le film a ce mérite de raconter métaphoriquement une histoire humaine entre un père et son fils lors d’un deuil, en dévoilant au passage le sort peu enviable du peuple tatar. Majoritairement russophones après des générations de déportations, les Tatars persistent encore aujourd’hui à préserver leur culture et leur langue dans un contexte hostile à leur présence. Nous nous trouvons inévitablement devant une sorte d’ode à la patrie du réalisateur, qui à travers l’un des personnages du film rappelle que « la Crimée est [leur] Jérusalem ».

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

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