Dans les salles : Jumbo

La coproduction luxembourgeoise « Jumbo » s’empare avec ambition d’un sujet original : l’amour qu’on peut porter à un objet. Un film singulier où respire l’empathie, mais qui a parfois du mal à choisir son chemin entre onirisme et réalité.

Jeanne et Jumbo : une étrange histoire d’amour. (Photo : Caroline Fauvet)

Pour Jeanne, c’est un coup de foudre. La jeune femme, qui assure le nettoyage nocturne d’un parc d’attractions, se découvre des atomes crochus avec le « Move It », un nouveau manège destiné à celles et ceux qui veulent des sensations fortes. Elle le surnomme « Jumbo ». Et sensations fortes il y a bien : dans un ballet aérien et coloré, aux images soignées par la réalisatrice belge Zoé Wittock, l’héroïne va aller jusqu’à ressentir un orgasme avec le compagnon inanimé qu’elle s’est choisi. Au point d’alarmer sa mère, qui cherche à se consoler désespérément de la rupture avec le père de Jeanne dans les bras des hommes.

Le postulat de départ, aussi bizarre qu’il pourrait paraître, passe plutôt bien, grâce aux signes avant-coureurs distillés par le scénario : la protagoniste est taiseuse, son comportement est un rien étrange, et surtout elle confectionne des modèles réduits d’attractions en fil de fer pendant ses loisirs. Qu’elle tombe amoureuse d’un manège n’est dès lors qu’une suite logique, dont l’enchaînement naturel est à porter au crédit du film. De plus, les scènes d’amour entre la femme et l’objet ont une intensité qui n’a rien à envier à celles qui pourraient se passer entre humains. Au contraire, dans un intéressant renversement de perspective, lorsque Jeanne cède aux avances de Marc, directeur des opérations du parc, l’amour physique est dépeint comme une contrainte sociale sans jouissance. Cette célébration de la sexualité différente et du plaisir féminin multiple dans ses origines est la vraie réussite de « Jumbo ».

L’excellente Noémie Merlant, vue récemment dans « Portrait de la jeune fille en feu », insuffle au personnage de Jeanne une énergie cachée, puis révélée dans la relation avec le manège, qui participe aussi à la crédibilité de l’ensemble. Ça n’est pas rien d’interpréter à l’écran une jeune femme amoureuse d’une attraction mécanique, et l’actrice s’en sort avec brio. Emmanuelle Bercot, qui incarne la mère, permet avec talent une assise familiale nécessaire au récit. Les autres rôles sont en retrait et moins écrits, ce qui rompt quelque peu l’équilibre du film : trop court pour une analyse psychologique plus profonde des personnages et trop long pour se concentrer sur une histoire d’amour extraordinaire.

« Jumbo » a également du mal à installer une atmosphère cohérente, comme si la réalisatrice n’assumait pas entièrement cette relation étrange et voulait à tout prix garder les pieds sur terre. Les scènes d’amour avec Jumbo sont, on l’a vu, particulièrement réussies ; elles atteignent même une véritable poésie. Mais celle-ci est justement gâchée par le didactisme des vers de Lamartine cités par Marc : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » Entre les alexandrins désuets du grand romantique et la fluidité de la relation entre Jeanne et Jumbo, on vote clairement pour plus d’onirisme érotique et moins de lourdeur académique. Pourquoi vouloir à tout prix justifier ou expliquer ? Le film ne se lâche jamais, et c’est un peu dommage. Il aurait pu être un coup de poing et finalement reste un coup de cœur. Ce qui n’est déjà pas mal.

Aux Kulturhuef Kino, Orion, Prabbeli, Scala, Starlight et à l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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