Drogues et coronavirus : Pandémie disruptive

L’état de crise actuel se distingue aussi par le fait qu’il concerne tout le monde, même les plus marginales et marginaux. Pour les toxicomanes, les mesures prises en urgence peuvent paradoxalement être profitables, surtout dans l’après-Covid-19. Et pour les utilisatrices et utilisateurs de drogues plus douces, le confinement peut mener à l’introspection.

Des sachets pleins de brune: une vue devenue rare dans le quartier de la gare. (© Customs Border Protection – Wikipedia)

A priori, c’est un cauchemar. Les frontières fermées, les contrôles de police amplifiés, les dealers et les client-e-s confiné-e-s ont mis un arrêt brutal au trafic de la drogue et aux marchandages dans le quartier de la gare de Luxembourg-ville et autres hot spots de la drogue au grand-duché. Comme dans les pays voisins, l’économie parallèle des substances illicites a souffert de la pandémie. Même davantage, puisqu’elle ne dispose pas de surfaces de vente régulières et qu’à cause du confinement, dealer dans les rues devient de fait une activité encore plus visible.

S’y ajoute une rupture des stocks, qui va sans aucun doute mener à des substances encore plus coupées que d’habitude et donc créer de nouveaux dangers pour la santé de celles et de ceux qui de toute façon n’étaient pas dans le meilleur état même avant la crise. Tandis que dans les banlieues françaises, les dealers et dealeuses écoulent toujours leurs stocks et sont retourné-e-s dans les halls d’immeubles d’où la police de Sarkozy les avait chassé-e-s jadis, la situation au Luxembourg est plus compliquée – les lieux de deal étaient de toute façon à ciel ouvert.

Et pourtant, les précautions prises par les responsables du secteur social au Luxembourg, en particulier dans la capitale autour de l’Abrigado (la « Fixerstuff »), ont fait tomber quelques barrières qui avant semblaient insurmontables politiquement. « À un moment, je me suis dit : ‘Ah, tiens, la simplification administrative existe réellement’ », rigole Raoul Schaaf, depuis 2017 à la tête du CNDS (Comité national de défense sociale, qui gère l’Abrigado) et depuis plusieurs décennies travailleur social. 
Il est un peu difficile à joindre ces jours-ci, contrairerement à des centaines de milliers de Luxembourgeois-e-s confiné-e-s et condamné-e-s à se tourner les pouces. Ses journées sont devenues très longues et très épuisantes. Et pour cause, la pandémie avait ouvert des perspectives très alarmantes pour les structures qu’il supervise.

Substitution à bas seuil réalisée en temps record

« Déjà avant la pandémie, nous avons constaté une tendance accrue à la coupe dans les drogues qui sont consommées chez nous », explique-t-il. En effet, le dernier « drug check », fait en partenariat avec le Laboratoire national de santé il y a deux mois, avait révélé que l’héroïne était à un pourcentage de pureté très bas, tandis que la cocaïne restait plus hautement concentrée mais de mauvaise qualité. Surtout pour les usagères et usagers de la brune, de telles fluctuations dans la qualité peuvent causer des dangers mortels : si la qualité augmentait un jour, le risque d’overdose serait réel.

Le problème est que pour l’instant, de nouveaux tests sont impossibles : « Notre système est similaire à celui utilisé par l’initiative Pipapo : nous demandons à notre clientèle de nous donner une pointe de couteau de leur substance pour que nous puissions l’envoyer au labo. Dans les circonstances actuelles, il est difficile de trouver des volontaires qui veulent donner le peu de drogue qui leur reste ou qu’ils ont réussi à trouver », estime Raoul Schaaf. Qui suppose tout de même que moins de marché équivaut à plus de coupe.

En ce qui concerne les conséquences directes pour l’Abrigado, le café-contact, donc le lieu ouvert où les toxicomanes peuvent boire un café et parler au personnel socio-éducatif dans le cadre de la « harm reduction » fonctionne en service réduit, selon le directeur du CNDS : « Avant, on accueillait entre 180 et 200 personnes en même temps, et il y en avait une quarantaine dans le café-contact, ce qui pour des raisons évidentes n’est plus possible. Nous avons également installé des fenêtres en plexiglas pour protéger nos équipes. Pour les lieux de consommation, nous avons aussi dû diminuer le nombre de personnes admises. Avant, huit étaient admises en même temps dans la salle de shoot et six dans la salle de blow – maintenant, la limite est fixée respectivement à trois et à deux. En ce qui concerne l’infirmerie, on a constaté une hausse de la fréquentation, mais déjà avant la crise, c’était de loin le service le plus sollicité de la structure. » De plus, l’Abrigado a fait installer d’urgence deux toilettes Dixi dans sa cour, qui sont nettoyées et désinfectées deux fois par jour. Elles sont d’ailleurs placées de façon à ce que le personnel puisse les avoir à l’œil en permanence – en cas d’overdose ou autres problèmes.

Visibilité accrue des exclu-e-s

Mais le plus important est l’avancée considérable que le CNDS, le ministère de la Santé et la Ville de Luxembourg viennent de mettre en place : « À partir de ce vendredi, trois docteur-e-s assureront une permanence à l’Abrigado tous les deux jours. Ils et elles assureront un programme de substitution à seuil bas – c’est-à-dire très facile d’accès. C’est une mesure qui était prévue par le plan d’action national 2020-2024, mais qui a été réalisée immédiatement pour réagir à la pandémie. Pour les héroïnomanes, nous proposons évidemment un traitement à la méthadone, et pour les cocaïnomanes, des médicaments qui peuvent aider à combattre l’addiction, puisque pour cette drogue, la substitution n’existe pas. Cela permettra une prise en charge minimale de celles et ceux qui, déjà avant la crise de la Covid-19, étaient en souffrance physique et psychologique. »

Cette substitution facile colmate une brèche dans le traitement de la problématique de la drogue. Car les programmes de substitution ou de distribution d’héroïne contrôlés avaient un seuil trop haut pour pouvoir toucher tout le monde. Ce pas en avant rend Raoul Schaaf optimiste : « Cette mesure doit être maintenue après la crise. Notre clientèle était déjà exclue avant, la crise l’a rendue plus visible. Ce que vous voyez dans les rues en ce moment, c’est la conséquence directe de la crise du logement au Luxembourg. J’aurais envie de dire à celles et ceux qui remarquent maintenant qu’il y a des gens à la rue chez nous que beaucoup est déjà fait, mais que cela ne suffit pas. Mais au moins, et grâce à la bonne coopération avec le ministère et aussi la Jugend- an Drogenhellëf, nous avons pu instaurer une certaine décriminalisation de notre clientèle – ce qui aide énormément dans notre travail. Finalement, la motivation des usagères et usagers à à envisager une substitution est plus grande en période de pénurie et les pilules sont moins susceptibles d’être vendues sur le marché noir – parce que nous assurerons une distribution quotidienne. »

La consommation de drogues moins fortes a connu aussi des chamboulements en ces temps de confinement. Joint par le woxx, Carlos Paulos, qui dirige l’initiative Pipapo (qui fait partie de 4motion), fait le constat suivant : « Notre travail implique un contact direct avec la population qui sort, qui va à des fêtes et y consomme des drogues. Or la situation actuelle a totalement coupé les ponts. Nous essayons néanmoins de garder le contact à travers les réseaux sociaux et de promouvoir de nouvelles façons de consommer. D’un côté parce que se procurer des drogues illégales est devenu très difficile, voire impossible. De l’autre parce que vivre en confinement est aussi un moment de confrontation avec soi-même, avec ses habitudes de consommation. »

Photo : pexels

Consommation seule – consommation dangereuse

Cela peut être une chance tout comme un malheur, précise-t-il : « Consommer seul est toujours un comportement à risque. Mais cela peut aussi permettre une prise de conscience. Avec le confinement, les repères habituels disparaissent. On n’est plus la personne qui va au bureau, va prendre un verre ou en soirée et puis rentre chez elle. Pour certain-e-s, cela peut signifier un recours accru à certaines substances, pour d’autres le moyen d’économiser sur la consommation et de se remettre en question par rapport à la façon de mener sa vie. » Pour assurer le contact avec l’extérieur, Pipapo va lancer une campagne via les réseaux sociaux pour promouvoir une réduction des risques et motiver les gens à parler de leurs habitudes de consommation à leur entourage : « S’il y a un moment où on peut ralentir sa consommation, c’est bien maintenant », estime Paulos.

Comme quoi, le confinement – à côté des ravages de la crise sanitaire et économique qui se dessine à l’horizon – peut aussi avoir des effets pas si négatifs.


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