Installation vidéo : Les mécaniques du destin


Inaugurée avec le nouveau concept du Casino – Forum d’art contemporain, la BlackBox est dédiée ce mois à Karolina Markiewicz et Pascal Piron, qui en font une boîte noire de leur créativité commune.

1371expoLa BlackBox est conçue comme un espace de présentation et d’introduction pour l’art vidéo au Luxembourg et au-delà, une sorte de carte de visite donc, en forme d’introduction à l’œuvre des artistes : elle change donc d’« habitant » tous les mois. En ce qui concerne Karolina Markiewicz et Pascal Piron, ils en ont profité pour mettre ensemble leur travail passé et présent, ainsi que donner à voir quelles directions leur collaboration pourrait prendre à l’avenir.

La première installation reprend des extraits de leur documentaire « Mos Stellarium » (woxx 1346), où ils font témoigner six jeunes réfugiés arrivés au Luxembourg, dont certains expulsés ensuite. Le film, qui a entre-temps récolté pas mal d’honneurs et d’attention à l’international, est ici disséqué en quatre écrans et les témoignages sont réduits à des extraits de quatre fois six minutes. Même si l’installation ne peut naturellement pas rendre compte de la valeur intrinsèque du documentaire, elle donne cependant un aperçu de sa profondeur.

Les trois installations suivantes sont plus récentes – elles datent de 2016. Si elles ne se concentrent plus sur des destins concrets, la ligne directrice reste la même : il s’agit de pointer l’individu pris dans les mécaniques de son destin et de montrer comment des décisions apparemment anodines peuvent influencer, voire détruire, une existence. La première est « Kostas », un film de huit minutes, sorte de micro-tragédie grecque, avec héros dramatique et chœur compris. C’est la complainte d’un ouvrier du port du Pirée près d’Athènes, qui ne comprend pas pourquoi cet endroit, qui lui a donné la vie en quelque sorte, lui ferme les portes parce que, pour des raisons qui lui échappent, il a été vendu à des investisseurs étrangers. Sur fond d’images tournées sur un quai en plein soleil, un acteur (qui n’est autre que Blaine Reiniger, le fondateur de la mythique formation de post-punk Tuxedomoon) regarde la mer ; en arrière-fond, un texte (« I am here to meet with Piraeus, my port, I go to greet him one last time before his departure. He starts his journey. I do not follow. I remain alone. I am Kostas, I remain alone. I am Kostas, I remain alone. ») est récité. Si la biographie est certes imaginée, elle reflète pourtant des dizaines de milliers de destins individuels pris dans les engrenages économiques et les chantages qui ont détruit la santé financière de la Grèce.

Plus abstraite, mais qui n’en interpelle pas moins : « De rerum natura », décrite comme une « promenade à travers les pensées », reprend les mêmes moyens stylistiques. Sur fond de caméra subjective et sans jamais montrer de visages, une voix récite un texte reflétant une certaine vision morose de l’humanité : « We will be the first species to arrive to the end of our own civilisation. » Ici l’individu s’est immatérialisé et parle de la position de l’immigrant intérieur, la subjectivité est dissoute dans un bain d’images et d’impressions et réduite à l’état de murmures.

Pourtant, avec « Artis », le duo retourne à l’histoire. Ou plutôt à la petite histoire dans la grande. Car il y est raconté par des prises de vues du zoo d’Amsterdam le destin de 18 Juifs qui se sont cachés au-dessus des cages des lions pendant trois ans. Les nazis, qui adoraient ces animaux majestueux, faisaient en sorte qu’on leur donne la meilleure viande, même en période de pénurie. Mais les lions, surtout les vieux, ne mangeaient pas tout ce qu’on leur donnait, assurant ainsi une source de nourriture pour les Juifs cachés qui pouvaient en profiter avec la complicité des gardiens. Ici aussi, le spectateur est forcé de se recomposer, de se narrer lui même l’histoire qui ne lui est que proposée que par l’installation vidéo.

Quant à la dernière installation, « Philoktet », elle est basée en grande partie sur la pièce de théâtre de Heiner Müller (assortie d’une exposition) que le duo d’artistes avait montée fin 2015. Elle reprend l’épilogue entre Néoptolème et Ulysse, qui postule qu’aucune guerre ne peut être gagnée par le mensonge.

Une belle façon de conclure ce voyage intense dans l’œuvre pluridisciplinaire et bouillonnante de Karolina Markiewicz et Pascal Piron – même si ce n’est vraiment pas gai, un détour par le côté obscur du Casino est fortement conseillé.

Au Casino – Forum d’art contemporain jusqu’au 30 mai.

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