Les Cahiers luxembourgeois : numéro 3, année 2020

Malgré le confinement (ou peut-être grâce à celui-ci ?), les Cahiers ont bien livré les trois numéros prévus en 2020. Regard sur le dernier-né, qui se révèle un bon cru.

On commence avec l’obsession d’un résident eschois venu de l’Est il y a des décennies, qui compte les enfants et les corneilles dans un parc. Mais le récit devient au fur et à mesure un polar sordide : « Der ruhende Pol », de Raoul Biltgen, ouvre cette nouvelle édition des Cahiers avec panache, dans un style travaillé pour la simplicité qui sonne juste, avec un lien endémique au grand-duché. Et l’image de Pit Wagner, illustrateur de ce numéro, souligne la conclusion avec ce qu’il faut de réalisme. Voilà un bon départ sous forme de nouvelle. Suivi d’un petit coup de mou avec la pièce radiophonique « Urban Legends », de Claudine Bohnenberger, qui nous plonge dans les embouteillages grand-ducaux et leur résolution pour un individu grâce à la facétie d’un microprocesseur et d’une caméra. Le sujet est parfois amusant, mais la réalisation technique (ponctuation, niveaux de langage) manque un peu de soin, et l’intervention d’un narrateur aurait pu être évitée en renforçant les dialogues selon le principe du « montrer plutôt que raconter ».

Deux courts textes en anglais suivent : « Reflection of a Pawn », du jeune Maxime Heim, revendique à grands cris sa filiation lovecraftienne, et dans le genre est plutôt bien troussé, même si peut-être un peu bref ; « The Big One », d’Elisabet Johannesdottir, aborde le sujet du tremblement de terre géant en Californie en proposant… une galerie de personnages en hôpital psychiatrique, tout en nuances et avec une conclusion maligne. Le fait que l’anglais s’impose de plus en plus comme langue d’écriture au grand-duché est-il une bonne chose, au vu de la sévère compétition internationale dans cette langue ? Aux auteurs et autrices d’en juger, après tout, mais toute stimulation à la littérature est bonne à prendre !

Beaucoup d’expérience, en langue française, pour le court cycle de poèmes qui suit. Paul Mathieu visite Kyoto, et « quelle vieille rengaine la / ville va-t-elle encore nous / servir ? » Un parfum de nostalgie, de terroir et d’exotisme nippon qui court dans des vers ajustés au plus près, comme on peut s’y attendre de la part du poète récemment distingué au Concours littéraire national. Charles Meder, en allemand, continue dans la veine poétique avec des textes aux accents philosophiques. Bien disposés par la mise en pages, ils font mouche grâce à leur concision ; citons-en un intégralement, « Schatten » : « Wo du stehst / wohin du gehst / dein Schatten / ein kalter Wind. » Un numéro des Cahiers au contenu poétique succinct, mais marquant.

Irina Rosenau propose avec « Mit sieben Fingern » un court journal d’écriture à Colpach, où pointent des souvenirs de Paré, son village natal de Biélorussie. Pour terminer, Cosimo Suglia, dans « The Little Girl Who Knew Better », décrit sur le mode des contes (pas de fées, cependant) l’amère désillusion de Julie, gourmande et grande amatrice d’abricots. Une belle petite histoire qui ne s’embarrasse pas d’afféteries de style et qui fonctionne dès lors plutôt bien.

Après cette copieuse partie littéraire, les Cahiers continuent dans la tradition des articles scientifiques avec une analyse fortement documentée de Ben Fayot sur la famille de Pierre Brahms, décédé en novembre 2019, et une contribution de Josée Hansen au débat sur les intellectuels désormais récurrent dans le magazine, qu’elle a d’ailleurs contribué à provoquer. Que l’on soit plutôt fiction ou plutôt non-fiction, ce nouveau numéro d’une publication essentielle dans le paysage littéraire local a donc de quoi séduire.

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