Littérature : « La migration me semble être la quintessence de l’instable »

Jean Portante vient de publier chez Phi « Leonardo », deuxième roman de la trilogie commencée avec « L’architecture des temps instables » L’occasion de continuer la conversation entamée à l’époque.

woxx : « L’architecture des temps instables » se terminait sur une promesse, que vous reprenez en exergue : « Et comme la Terre est ronde et qu’ils se tournent le dos en partant, ils finiront bien un jour par se retrouver nez à nez. » La promesse est-elle tenue ?


Jean Portante : Dans la trilogie que vous mentionnez, je ne compte pas mettre bout à bout des livres qui continueraient une même histoire, ce qui ferait de Leonardo en quelque sorte une suite de « L’architecture ». Il s’agit plutôt, dans chaque roman, de mettre en œuvre des variations sur un thème central, celui de la migration, qui, quand il se heurte à des événements de la grande histoire, la guerre par exemple, sombre dans la tragédie. Cela me permet de raconter les différentes possibilités de la migration. Alors que dans « L’architecture », à l’instar de « Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine », le flux migratoire se faisait de San Demetrio à Differdange (avec une fuite à Berlin, puis à Cuba), ici, dans « Leonardo », s’ajoute l’exode italien vers les États-Unis. Il y a amplification géographique. Il y a aussi mythification de la migration, puisque la vraie terre de la grande promesse, pour les Italiens, c’était l’Amérique. Cela me permettra, dans le troisième volet de la trilogie, en préparation, d’en venir aux mythes fondateurs, à savoir à Énée, qui, plus qu’Ulysse, incarne la migration.

« La fiction est toujours la réinvention de la réalité, pas son contraire. »

Cela dit, la phrase que vous citez, extraite de « L’architecture », annonce bien le premier fil de la narration développée dans « Leonardo ». J’ai pris l’habitude de planter à la fin de mes livres la graine du livre à venir. Ce ne sont toutefois pas les mêmes personnages qui se retrouveront « nez à nez ». La graine plantée fait plutôt allusion à un mouvement. Les retrouvailles entre deux êtres qui se tournent le dos, ne sachant rien l’un de l’autre, et qui, se mettant en route, finiront par se rencontrer. C’est le thème central de « Leonardo ». Mais, cette fois-ci, il s’agit de frères jumeaux, Lorenzo et Antonio Tramagni, l’un émigrant aux États-Unis, l’autre au Luxembourg. Ils avancent donc dans deux directions opposées, jusqu’à ce que le destin fasse en sorte que soit accomplie la prophétie de la rencontre « nez à nez », ou, plutôt, « corps à corps ». Pas celle des jumeaux cependant, mais celle de leurs fils, Alberto et Leonardo, la génération de l’après donc. Dans des conditions tragiques. Ce qui glissera dans la troisième génération, celle d’aujourd’hui, un secret familial dur à porter. Et là, nous retrouvons le thème développé dans « L’architecture » : le secret enterré dans le passé. Il est, avec la migration, l’autre fil central qui passe par les trois livres de la trilogie.

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour envoyer vos personnages de l’autre côté de l’Atlantique ?


« Leonardo » est un livre dont les personnages sont fictifs, mais, bien entendu, la fiction est toujours la réinvention de la réalité, pas son contraire. Elle la contient. Il se fait qu’une partie de ma famille a émigré en Amérique, entre autres aux États-Unis, tandis qu’une autre s’est installée au grand-duché. Je suis donc parti sur les traces de ces migrants-là, j’ai fouillé dans les archives, et cela m’a fait remonter à l’aube du 20e siècle. À partir de cela, j’ai créé des personnages me permettant de réinventer une possibilité de cette double migration. Réinventer, c’est-à-dire raconter tout ce que les archives ne disent pas. Mais, bien entendu, je me suis documenté, par exemple, sur les conditions de la migration aux États-Unis. J’ai ainsi pu dénicher, dans le Musée régional de l’émigrant, situé à Introdacqua, dans les Abruzzes, un Italien, Pascal d’Angelo, ayant émigré aux États-Unis et y étant devenu écrivain. Son roman le plus connu s’intitule « Son of Italy ». Dans ce musée, j’ai pu trouver son passeport, son titre de voyage, le nom d’un bateau… Il est parti à peu près au même moment que mon personnage à moi, Lorenzo Tramagni, c’est-à-dire autour de 1910. Tous ces documents m’ont été précieux. Ils m’ont renseigné sur les conditions de départ des migrants. Dans un deuxième temps, je suis allé à New York, où j’ai pu refaire le parcours des arrivants de 1912 à Ellis Island. J’ai déambulé dans Little Italy, dans Brooklyn, etc. Bref, ce type de documentation là m’a permis de construire un itinéraire pour Lorenzo. Quant à la partie luxembourgeoise de la migration, voilà belle lurette que je me documente. Cette fois-ci, cependant, aux archives de la ville de Differdange, j’ai pu retrouver le document de l’accident de travail de mon grand-père paternel, qui lui a coûté la vie en 1932. Cet épisode-là est dans presque tous mes romans. Mais dans « Leonardo », j’ai pu enfin le reconstituer en entier.

Plus vous creusez profond le sillon de la migration, plus vos personnages principaux semblent ressentir à la fois un besoin d’enracinement et un besoin d’ailleurs. Sont-ils condamnés à l’insatisfaction chronique ? Celle-ci participe-t-elle de l’instabilité des temps actuels, que vous décortiquez dans votre trilogie ?


La migration me semble être la quintessence de l’instable. C’est le syndrome de la baleine. Celui qui s’en va finit par ne plus appartenir à la terre quittée, sans faire entièrement partie de la terre nouvelle. Il se trouve en quelque sorte dans une terre de personne, s’étirant du « ne déjà plus » au « ne pas encore ». C’est un espace énorme qui ouvre la porte à tous les bonheurs et tous les malheurs. Ce n’est pas tant d’insatisfaction qu’il retourne, mais de déracinement à la fois heureux et malheureux. Il y a en même temps nostalgie du passé et du futur. Tout cela, bien entendu, quand les choses se passent à peu près bien. Mais dès que l’histoire vient frapper à la porte, celle avec une grande hache, comme disait Perec, les cartes sont rebattues et la tragédie guette. La vraie instabilité, de tous les temps, provient de là.

Photo : Centre national de littérature

« Le livre dans le livre dans le livre. »

La trame de votre récit est extrêmement dense, mêlant les destins de nombreux personnages ainsi que grande et petite histoire. Pourtant, on n’a pas l’impression de se perdre dans ce foisonnement d’événements et de lieux.


Il y a dans « Leonardo », comme toujours dans mes romans, des narrateurs multiples. Les uns sont apparents, les autres le sont moins. On a l’impression, en commençant la lecture, que le livre est écrit à deux mains. On se rendra compte, à mesure qu’on avance, qu’il y a une ou plusieurs mains supplémentaires qui interviennent. J’ai donc dû concevoir une architecture qui n’emmêle pas trop les pinceaux. Elle est binaire. Trois fois binaire même, puisque le livre met en scène trois générations. Les grands-pères jumeaux, les pères, les fils. Au départ, je voulais que tout cela soit entremêlé. Kaléidoscopique. Mais j’ai préféré séparer les générations, en commençant par celle des partants, Lorenzo et Antonio. Sur celle de Lorenzo, j’ai ainsi pu calquer l’histoire d’un roman qui depuis toujours est mon livre de chevet, à savoir « Les fiancés » d’Alessandro Manzoni. Ce qui m’a permis une première mise en abîme : le livre dans le livre. Puis, dans une deuxième partie, j’ai intercalé la troisième génération. Et là, on retrouve, aux États-Unis, Tony Jr., le petit-fils de Lorenzo qui, puisqu’il narre l’histoire de son grand-père, me permet d’approfondir la mise en abîme : le livre dans le livre dans le livre. Une sorte de jeu de poupées russes, en quelque sorte. Et, enfin, dans la troisième partie, apparaît la génération intermédiaire, celle qui tombe dans la tragédie et est à la source du secret. Restait à trouver le narrateur suprême, le tireur de ficelles. Il apparaîtra dans l’annexe que j’ai ajoutée au tout, et c’est une mise en abîme supplémentaire.

« L’architecture des temps instables » a reçu le prix Servais en 2016. Quel regard portez-vous sur les prix littéraires, vous qui en avez reçu de nombreux et qui en décernez également, à travers votre participation à plusieurs jurys ?


Le prix Servais m’a été attribué deux fois. La première, en 1993, j’ai fait la fine bouche. La situation du livre, et de la culture en général, était lamentable dans notre pays. Les choses se sont nettement améliorées. Je sens qu’il y a un effort réel, de la part des autorités, de soutenir notre littérature. Je ne crache donc plus dans la soupe. Et ne cache pas que les prix que j’ai reçus, tant au grand-duché qu’à l’étranger, s’ils ne changent rien à mon écriture, me font du bien, tout en mettant un peu de beurre dans mes épinards. Ils font aussi du bien à notre littérature en général. Soudain on la trouve, le temps d’un jour, à la une des journaux, à la télé, à la radio. Mais je ne cache pas non plus que ce qui compte le plus pour moi, c’est la réaction de mes lecteurs. J’aime faire plaisir à ceux qui me lisent. Quant à la question des jurys auxquels je participe, ceux du prix Mallarmé et du prix Apollinaire, cela se passe en France. Au Luxembourg, territoire où tout le monde connaît tout le monde, je ne m’embarquerais pas dans une telle aventure. Je l’ai fait une fois, et cela m’a vacciné. À Paris, être membre du jury des deux plus prestigieux prix de poésie, je le ressens comme un témoignage de reconnaissance de la part de mes pairs. Et, surtout, ça fait atterrir chez moi l’essentiel de ce qui s’écrit en France. Ce n’est pas rien.

Lecture d’extraits et entretien de Jean Portante avec Corina Ciocârlie et Denis Scuto, lundi 23 septembre à 19h30 
au Centre national de littérature à Mersch.

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