Peinture
 : Le boxeur


Enfant prodige du début des années 1980, dernière star fabriquée par Andy Warhol – Jean-Michel Basquiat est surtout un peintre exceptionnel dont l’héritage se fait ressentir jusqu’à aujourd’hui.

1337expoPour faire taire la polémique d’emblée : non, nous ne pensons pas que cette exposition aurait dû se faire au Mudam, qui est un musée d’art contemporain alors que Jean-Michel Basquiat appartient aux sphères de l’art moderne. Nous dirons plutôt notre étonnement que le ministre de la Culture et premier ministre Xavier Bettel tout comme la bourgmestre de Luxembourg-ville Lydie Polfer aient eu l’idée de proposer leur patronage à une exposition qui a lieu dans une galerie privée. Parce que, entre les lignes, ce geste peut bel et bien être interprété comme un désaveu du Mudam et consorts.

Cela dit, voir des toiles de Jean-Michel Basquiat dans l’atmosphère d’une petite galerie comme Zidoun & Bossuyt a quelque chose de très agréable et fait sens. Un Basquiat qui, au début des années 1980, incarnait comme pas un le rêve américain : un semi-clodo d’origine haïtienne et portoricaine qui décorait les murs de Lower Manhattan la nuit sous le pseudonyme de « Samo » et qui, en quelques années, était devenu l’étoile montante de la peinture de l’époque. Une ascension aussi fulgurante que dangereuse qui allait en fin de compte le briser : trop de pressions, trop de racisme ouvert, trop de drogues et trop de chagrin après la disparition d’Andy Warhol, le seul homme en qui il avait jamais eu confiance et qui était devenu plus qu’un mentor, une figure paternelle pour lui. C’est peu après la mort de Warhol que Basquiat fait une overdose fatale dans son loft new-yorkais, à l’âge « rock star » de seulement 27 ans.

L’art de Jean-Michel Basquiat est énigmatique et interpellant. Surtout quand on se remet dans l’époque où il commençait à être connu, le tournant des années 1970 vers les années 1980 étant profondément marqué par le minimalisme. Ce qui explique pourquoi ses peintures, qui ne se faisaient pas uniquement sur des toiles mais sur toutes sortes de supports qu’il récupérait dans la rue, ont tellement fait parler d’elles. Justement parce qu’elles parlent. Elles n’interpellent pas uniquement, mais elles créent un langage qui s’articule dans toutes ses œuvres. Il y a bien sûr les mots qu’il peint et qu’il raye parfois, mais il y a aussi des redondances dans les figures, parfois totémiques, qui peuplent les espaces qu’il crée.

Et puis, on a tendance à l’oublier, Basquiat était un artiste très connecté à la réalité extérieure, politique ou artistique. Ainsi, une des plus belles pièces de l’exposition au Grund est sans doute « Irony of the Negro Policeman », une réaction directe à un meurtre raciste dans le métro de la Grosse Pomme, dont les coupables étaient cinq policiers forcément blancs. Mais ce n’est pas uniquement la politique qui transperce dans ses tableaux, on y trouve aussi bien des anecdotes de sa vie privée que des hommages à des musiciens, de jazz surtout.

Les tableaux de Basquiat sont autant de coups de poing à la figure : les tableaux qu’il a faits en collaboration avec Andy Warhol – et dont certains sont exposés au Luxembourg – le démontrent. Car, à vrai dire, ce sont moins des collaborations que des affrontements sur toile entre les deux géants de l’art moderne. En regardant de près, on peut voir comment l’un a dessiné ou laissé s’écouler de la couleur volontairement sur les éléments de l’autre. Même si la critique de l’époque a été très rude envers ces tableaux communs – on reprochait notamment à Warhol, qui avait déjà dépassé son zénith, d’utiliser Basquiat pour vendre ses toiles -, ceux-ci déploient aujourd’hui une énergie qu’on ne soupçonnerait pas. Une raison de plus d’aller faire un tour au Grund pour voir cette exposition exceptionnelle.

Encore jusqu’au 4 juin à la galerie 
Zidoun & Bossuyt.

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