Photographie : Rétro mais contemporain

Avec « Time 0 », Paul Kirps dévoile une nouvelle facette de sa veine artistique : celle de la photographie sous la lentille d’un bon vieux Polaroid.

Photos : Nuno Lucas da Costa

Plutôt connu pour ses peintures murales à l’École européenne et à la Commission européenne au Luxembourg, Paul Kirps se livre à un nouvel exercice à Neimënster et présente toute une série de photos prises ces deux dernières années à New York, Barcelone, Lisbonne, Palma de Majorque, Arlon, Bruxelles et certaines villes du Luxembourg, dont la capitale, avec un ancestral Polaroid SX70. Ici, pas de paysages ou de portraits, mais des espaces souterrains, des zones industrielles, des chantiers, des parcs d’attractions, des dépôts, des toits d’immeubles ou encore le quartier du Kirchberg lors du confinement. On notera les photos consacrées à la ville qui ne dort jamais (un peu plus en ce moment) : ici, pas de Times Square ou d’Empire State Building, mais des angles de gratte-ciel et le reflet de ces derniers dans d’autres immeubles vitrés, ou encore des buildings en pleine construction.

Le visiteur et la visiteuse seront rendus quelque peu perplexes par cette approche, mais ressentiront de l’envoûtement au fur et à mesure que les photos se succèdent. Les clichés de Paul Kirps ne se veulent pas sexy ; au contraire, ils s’attardent plutôt sur l’envers du décor d’un espace, mettant en évidence ses coulisses tout en lui ajoutant un univers parallèle. L’insignifiant a désormais une âme, et l’on regardera une simple poubelle publique de manière différente. Avec « Time 0 », nous sommes de retour à la photographie puriste sans les actuelles retouches omniprésentes. Nous sommes aussi face à cette lumière et résolution d’image très propres au Polaroid, qui, déclinées par l’artiste luxembourgeois, exhalent des ambiances très lynchiennes et toute une dramaturgie du mystère. D’ailleurs, David Lynch est lui-même un fervent admirateur du Polaroid SX70.

Le parcours de l’expo se clôt avec trois panneaux, comportant chacun une série de 16 photos au format original. Curieusement, les sujets sont les mêmes, mais sans doute n’auraient-ils pas eu le même impact si l’on n’avait pas bénéficié d’une contextualisation grâce aux panneaux avec des formats de plus grande taille au début de l’expo. Pour résumer, le contenu est le même, mais la forme différente. Sans doute une invitation à regarder désormais les photos prises avec un Polaroid d’un autre œil, et surtout plus respectueusement. Petit bémol cependant, et cela concerne la totalité de l’expo, on aurait voulu les panneaux sous-titrés afin de mieux déceler et catégoriser la rétine de Paul Kirps dans cette nouvelle voie artistique. Sachant cependant que le minimalisme est une des spécificités de l’artiste luxembourgeois, dont les œuvres se retrouvent dans les collections du MOMA de New York, du Museum für Gestaltung à Zurich et du Mudam au Luxembourg.

Néanmoins, l’expo a cette capacité de nous plonger simultanément dans plusieurs espaces du globe et de nous remémorer l’histoire du Polaroid. Baby-boomers, générations X, xéniale ou milléniale, etc., toutes et tous y trouveront leur compte. « Time 0 » s’avère ainsi un hommage à cet appareil collector que les moins et plus de 40 ans peuvent parfaitement connaître. Dans les allées du cloître Lucien Wercollier de l’abbaye de Neumünster, la visite se révèle ainsi un pèlerinage. Et après l’expo, beaucoup s’investiront sûrement dans une véritable chasse au trésor à la maison, à la recherche de cet appareil singulier d’une autre ère, « à la recherche du temps perdu ».

À Neimënster, jusqu’au 31 janvier 2021.

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