Théâtre : Rosa dorée, Rosa haïe

Proposée par le Théâtre du Centaure en coproduction avec le Kinneksbond, la pièce « Moi, je suis Rosa ! », de Nathalie Ronvaux, donne la parole à la célèbre statue qui a créé la polémique il y a 20 ans.

Céline Camara est Lady Rosa of Luxembourg… (Photos : Bohumil Kostohryz)

En 2001, l’œuvre « Lady Rosa of Luxembourg », modelée par l’artiste croate Sanja Ivekovic, est installée dans l’espace public à l’occasion de l’exposition « Luxembourg – les Luxembourgeois. Consensus et passions bridées ». Les passions, justement, se débrident à cette occasion. Bientôt, le landerneau grand-ducal se divise à propos de cette quasi-réplique de la Gëlle Fra… mais enceinte. Nathalie Ronvaux a jeté son dévolu sur cet épisode historique et artistique pour honorer la commande qui lui a été faite par le Centaure, dans le cadre du projet culturel « Neistart Lëtzebuerg ». La poète, romancière et dramaturge choisit la technique de la prosopopée : c’est donc Lady Rosa elle-même qui demande audience auprès du public pour, 20 ans plus tard, enfin dire ce qu’elle a sur le cœur.

C’est qu’après quelques brèves périodes d’exposition, la statue est retournée dans un entrepôt au Luxembourg, invisible aux regards. Dur destin pour une femme dorée appelée à propager des valeurs féministes, alors que sa créatrice Sanja Ivekovic présente régulièrement une Rosa jumelle de par le monde. Entre-temps, le mouvement #MeToo est apparu. Dès lors, pourquoi pas la libération de la parole d’une œuvre d’art ? D’autant qu’elle en a des choses à dire, Rosa, et parfaitement en lien avec le mouvement actuel de prise de parole des femmes. Oscillant entre théâtre documentaire – lieux, personnages et événements sont décrits – et manifeste féministe tout en interrogations, le texte ne choisit pourtant pas vraiment son camp. Afin de relier le sort de Lady Rosa à celui de toutes les femmes subissant des violences, des humiliations ou des discriminations, une énumération assez longue est proposée a la fin ; c’est peut-être un peu trop appuyer, là où spectatrices et spectateurs saisissent sans nul doute la portée universelle d’un destin individuel bien détaillé, fût-il celui d’une statue. La plongée dans l’histoire de Rosa est néanmoins édifiante.

… dans une interprétation déterminée.

#StatuesToo

Dans un monologue, la charge de convaincre le public incombe souvent à la personne qui monte sur les planches. Céline Camara transforme l’essai : elle qu’on avait aimée en partenaire de jeu dans les « Moulins à paroles » du TOL en janvier dernier sait également se montrer persuasive seule. Le Kinneksbond a fait le choix d’une représentation sur l’arrière-scène, ce qui enlève la distance parfois un rien gênante de certains spectacles du cycle « Connection » dans la grande salle – et l’actrice en profite au maximum, créant un lien avec le public par de petits gestes ou remarques, mais aussi grâce à une présence charismatique. Les caisses figurant un entrepôt de musée qu’elle manipule ou escalade lui donnent un élan permanent, qui culmine bien entendu à la toute fin. Discrète, l’ambiance musicale de Claire Parsons s’insère bien dans l’ensemble de la scénographie d’Anouk Schiltz et de la mise en scène d’Aude-Laurence Biver.

« Moi, je suis Rosa ! » fait partie de ces œuvres qui livrent leur contribution à la dynamique récente – mais qui a trop tardé – issue du mouvement #MeToo. Si la pièce n’a pas pour objectif d’apporter des réponses, ainsi que le mentionne le programme, son ancrage local est cependant une autre façon d’aborder ces sujets cruciaux. C’est aussi de la diversité des voix (statues incluses) que viendra le changement.

Les 7, 8, 9, 10 et 11 décembre à 20h, 
au Kinneksbond.
Tournée au Cape les 26 et 27 janvier 2022.

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