Littérature :
 « Un pendant obscur à 
‘Mrs Haroy’ »


Jean Portante a publié en novembre « L’architecture des temps instables ». Entretien à bâtons rompus avec l’auteur luxembourgeois sur sa vision de l’écriture en général et la place particulière de ce nouveau roman dans son œuvre, marquée par la quête d’identité et la migration.

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woxx : À la parution du « Travail de la baleine », vous avez annoncé clore un chapitre et entamer une nouvelle phase dans votre écriture. Celle-ci a commencé par « L’Aquila », qui était une commande. « L’architecture des temps instables » est votre première œuvre véritablement personnelle de cette nouvelle aventure littéraire. En quoi diffère-t-elle de vos ouvrages précédents ?


Jean Portante : Au risque de vous décevoir, l’écriture de mon nouveau roman a commencé bien avant la parution du « Travail de la baleine » et de « L’Aquila ». Elle a commencé même avant le tremblement de terre de L’Aquila qui, lui, a eu lieu en 2009. C’est que, pour moi, écrire un roman est un travail de longue haleine. D’abord parce qu’il y a toute la recherche documentaire préalable. Ensuite, parce que, avant de me mettre à l’écrit proprement dit, je tente, non de construire l’architecture du livre, mais de trouver un nœud d’où tout part et vers lequel tout converge. Un tel nœud doit être de fort serrage, s’il veut, à lui seul, porter toute l’histoire. Dans « L’architecture », ce nœud-là se noue pendant la Seconde Guerre mondiale, à San Demetrio, lorsque deux demi-frères sont en passe d’exécuter, du haut du clocher de l’église de la Madone, un officier nazi. Cette histoire-là, ça fait longtemps qu’elle est nichée quelque part dans ma mémoire, sans que je sache qui l’y a plantée. Elle y est côtoyée par une autre – et celle-là, c’est mon grand-père 
qui la racontait, avec des variantes au cours du temps, alors que j’étais enfant – dans laquelle une maison est dynamitée par les Allemands dans la région de San Demetrio, avec dix jeunes villageois à l’intérieur. Ceci en représailles à un attentat.

Une explosion qui a déjà retenti dans un de vos livres.


Oui, si vous vous souvenez bien, cette maison qui explose se trouve déjà dans « Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine ». Quand j’ai donc commencé à construire le nœud de « L’architecture », je suis parti de là. Je plante toujours dans mes livres les semences du livre à venir. Cela me libère du syndrome de la page blanche. J’ai, de ce fait, pensé dès le départ « L’architecture » non comme une suite de « Mrs Haroy », mais comme son pendant obscur. Dans mon roman de 1993, c’est un enfant qui raconte l’histoire. Il n’a pas été touché par les événements d’avant sa naissance, c’est-à-dire par la guerre. Pour lui, la guerre est une belle histoire dans laquelle son père a rencontré son amour. Il n’entrevoit pas ce qu’on lui cache. Il ne sait pas que chaque guerre est cruelle et recèle des secrets. Il ignore que quiconque part à la guerre est transformé en une machine à tuer. On le préserve.

« Le temps de paix, c’est un temps de préparation de la guerre. »

Or, ces secrets sont justement le thème principal de « L’architecture ». « Mrs Haroy » se déroule dans les années 1950. Les langues à ce moment-là ne se délient pas. C’est classique. Un père ne peut pas dire à son enfant que les mains avec lesquelles il le caresse ont tué. Cela dit, à partir de ce nœud-là, je tente de construire mon histoire. Elle aura, avant le titre définitif, toute une série de titres qui indiquent dans quelle direction va, chaque fois, l’écriture. Il y a, par exemple « Le collectionneur de commencements » qui met au centre non l’attentat, mais un des narrateurs d’aujourd’hui, Jo (un aujourd’hui de la fin des années 1980). Jo, fils d’immigrés qui a la bougeotte. Ensuite, avec « Comme l’écho lointain d’un coup de feu », j’ai recentré vers le nœud de 1943. Puis est venu « Substitutions » qui a réconcilié les deux époques. Ensuite « Lettres mortes », tirant de nouveau la couverture vers l’aujourd’hui. Il y a, en fin de compte, tous ces livres-là dans « L’architecture ». Ces titres, sauf le premier, nomment d’ailleurs les différentes parties du roman. Quant au titre définitif, il est venu très tard. Quand le roman se trouvait déjà chez l’éditeur.

Ce titre justement : il semble tiré d’une de vos chroniques dans « Le Jeudi », où vous comparez le monde à un « édifice délabré » dans lequel « l’humanité tente de vivre ». Votre roman cependant semble bien moins sombre, notamment peut-être à cause des relations humaines profondes qui s’y nouent malgré un environnement hostile. Est-ce à dire que vous êtes redevenu optimiste ?


La chronique que vous évoquez est une des déclinaisons de ma rubrique « Un monde immonde », dans laquelle je tente de radiographier les dérives de notre époque. Je l’ai commencée en 1997, si je me souviens bien, et voudrais y suivre à la trace les ingrédients de la dégringolade. Y dire, par exemple, que le temps de paix, c’est un temps de préparation de la guerre. On n’est jamais après la guerre, on est toujours avant. Le roman, lui, s’inscrit dans un faux après qui a ouvert une parenthèse en Europe à partir de 1945. Et la majeure partie de l’histoire de Jo et des siens se déroule dans la parenthèse qui va de 1945 à la chute du mur de Berlin. C’est l’époque des Trente Glorieuses. L’édifice est, disons, moins délabré. À vrai dire, il a été reconstruit et semble solide. Semble. Car, en réalité, on l’a construit sur des bases instables qui commenceront à se fissurer avec l’implosion du socialisme dit réel, qui n’est qu’une variante des totalitarismes qu’a inventés l’Europe au cours du 20e siècle.

« La réalité, dès qu’elle est touchée par l’imagination, disparaît. »

L’architecture des temps instables, dans le roman, c’est cela : un édifice que tout le monde croit inébranlable et qui, dès sa construction, n’a rien qui puisse le sauver de l’ébranlement. Mes personnages évoluent dans cet édifice-là. Ils peuvent nourrir l’utopie que l’écroulement enfante une stabilité inédite. C’est le rêve de mai 1968. Aujourd’hui, on en est loin.

Tiraillés entre cultures, avec des liens familiaux forts qui n’excluent pas des secrets longtemps gardés, vos personnages empruntent beaucoup à votre histoire personnelle. Mais, dans le même temps, vous entremêlez en permanence autobiographie et fiction, au point que les deux deviennent indissociables. Est-ce un processus conscient et travaillé, ou bien une façon d’écrire qui s’impose à vous naturellement ?


Ce que vous décrivez, c’est la définition même de la littérature. Son enjeu est la frontière floue entre réalité et fiction. L’écrivain ne sait qu’écrire sur lui-même. En même temps il ne fait qu’inventer des histoires. De ce paradoxe naissent les romans. Cela donne l’impression que le réel est reconnaissable, alors que, le plus souvent, il se cache. La réalité, dès qu’elle est touchée par l’imagination, disparaît. Soudain, des personnages qu’on croit reconnaître ne sont, dans le livre, que pure fiction. Ce n’est pas la réalité qui gagne quand elle rencontre l’imagination. Elle ne gagne même pas quand elle rencontre la mémoire. Écrire devient alors doser le réel, qu’il soit autobiographique ou historique, de telle manière qu’il cesse d’être réel. Ce qui ne signifie pas, entendons-nous bien, qu’il cesse d’être vrai. Cela, je le fais consciemment, comme une araignée construit sa toile et sait quels fils sont gluants (la réalité) et lesquels ne le sont pas (fiction).

Pour ce roman, première partie d’une trilogie, vous avez mis entre parenthèses la poésie. Y reviendrez-vous, et à quelles transformations peut-on désormais s’attendre dans votre écriture poétique ?


La poésie, chez moi, ne se laisse pas mettre entre parenthèses. Pendant que j’écrivais « L’architecture », j’ai composé et publié au moins cinq livres de poésie. Dont l’un, souvenez-vous, s’intitule « En réalité ». C’est, justement, un travail sur la frontière entre réel et fiction. Le poème me permet de revenir à l’essentiel, à l’hygiène du mot juste. Les thèmes de ma poésie sont les mêmes que ceux de mes romans, avec, en toile de fond, la migration, le nomadisme. Mais c’est comme si, en écrivant des poèmes, je nettoyais les mots. Et ces mots lavés me serviront ensuite pour les romans.


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