Parentage naturel
 : Couches lavables et nouveaux rituels

À l’époque du tout digital, quelle est la portée du retour à des pratiques plus naturelles dans le domaine du parentage ? Une chercheuse suisse a étudié ces comportements et leur contexte.

Planter un arbre, remplir un espace de ritualité laissé vide à la fois par le milieu médical et par les institutions traditionnelles. (Photo : T. Guignard)

woxx : L’engouement pour le « naturel » et le « bio » est dans l’air du temps. Assiste-t-on aussi à une renaissance du « naturel » dans les pratiques d’accouchement et de maternité ?


Florence Pasche Guignard : Tout à fait. Cette tendance au « naturel » est très marquée, même si elle reste encore marginale par rapport aux pratiques obstétricales et de parentage dominantes, en tout cas dans les contextes euro-américains francophones que j’ai considérés dans ma recherche. Cet engouement va souvent de pair avec une remise en question des modèles technocratiques dominants. Par exemple dans l’alimentation avec une préférence pour le bio, ou bien dans l’éducation avec le choix d’une école Waldorf, Montessori, ou l’option d’une instruction à domicile, voire l’« unschooling », où l’enfant apprend selon ses envies. Cette préférence pour ce qui est perçu comme « naturel » se retrouve donc bien au-delà de l’accouchement lui-même.

Et pour la maternité elle-même, qu’est-ce qui change ?


En fait, avoir un enfant marque souvent un tournant, une intensification de cette réflexion préexistante. Cela s’exprime dans différentes pratiques : d’abord la gestion de la fertilité basée sur la connaissance du cycle menstruel, donc sans contraceptif hormonal ou mécanique. Ensuite, l’utilisation de couches lavables, le recours à la phytothérapie ou à l’homéopathie, ou encore un questionnement poussé sur la vaccination. L’allaitement, et surtout une relation d’allaitement entre la mère et l’enfant continuée jusqu’au dit « sevrage naturel », est un autre domaine où on retrouve cette idée, certes paradoxale, de « choisir consciemment de faire ce qui est naturel ».

« Le parentage naturel ne fait qu’arriver dans des structures économiques et sociales qui sont déjà inégalitaires, il ne les crée pas. »

Les sujets de l’allaitement jusqu’au « sevrage naturel » et des couches lavables ont suscité des débats en France. Élisabeth Badinter reproche au courant écologiste de pousser les femmes à rester à la maison, avec comme résultat que l’inégalité professionnelle entre hommes et femmes risque de se creuser. 


Elle a certes raison de pointer du doigt une certaine pression qui est mise sur les femmes, mais celle-ci n’est pas due aux pratiques écologistes. Et puis il y a d’autres pressions : celle de retrouver son corps d’avant la grossesse, de rester femme et pas seulement d’être une mère. En France, seulement 70 pour cent des femmes commencent à allaiter juste après l’accouchement. Si on compare ce pourcentage à la Suisse ou à d’autres pays nord-européens, c’est un pourcentage assez bas. De plus, les mères que j’ai interviewées ne souhaitaient pas nécessairement arrêter de travailler, mais elles voulaient néanmoins profiter du congé de maternité et vivre ce temps comme un privilège. Ce qui est vrai, comme l’ont fait remarquer certaines féministes, c’est que nous vivons dans une société qui veut que les femmes travaillent, sans forcément qu’elles aient des carrières. Bien souvent, ce temps du congé maternité ou parental peut être instrumentalisé pour moins impliquer les femmes dans les entreprises. Le parentage naturel ne fait qu’arriver dans des structures économiques et sociales qui sont déjà inégalitaires, il ne les crée pas.

Pourtant, au sein de ces mouvements, ne souligne-t-on pas les différences biologiques entre hommes et femmes? 


Certainement. Une attitude positive par rapport au corps et à la sexualité prédomine. On y considère que le corps de la femme est bien fait, que « la Nature » a bien conçu ce corps et ses fonctions. La différence y est célébrée, mais en même temps on revendique aussi l’égalité entre les sexes.

Dans ce sens, le concept de « Mère Nature » a-t-il un impact sur le parentage naturel?


Contrairement aux contextes anglophones, nord-américains surtout, où les discours écoféministes tendent à formuler et valoriser l’idée de « Mère Nature », parfois avec des dimensions divines ou sacrées, cette association entre le naturel ou « la Nature » et une figure féminine ou maternelle de la terre est plus rarement mise en avant dans les contextes francophones. Les mamans engagées dans ces mouvements et pratiques recourent peu à ce type de figures pour justifier leurs choix. En revanche, l’idée que l’humain est connecté avec son territoire ou avec la Nature de façon holistique est présente dans certains discours, mais cette dernière n’est pas toujours personnifiée. Selon ces courants, la seule vraie mère qui compte, c’est celle qui met en pratique ses valeurs par ses choix, souvent en opposition avec ceux de la société qui l’entoure.

Et les pratiques plus ésotériques, comme l’astrologie ou le recours aux guérisseurs, sont-elles répandues ?


En fait, il existe une grande différence entre les zones germanophones et francophones. Les territoires germanophones, avec leur tradition des sages-femmes, sont beaucoup plus ouverts à ces pratiques que les francophones. On relie cette prolifération en Allemagne aussi au courant de la « Naturphilosophie ». En revanche, l’approche française est plus influencée par le cartésianisme et la vision de Pasteur. Les parents que j’ai interviewés pratiquent parfois le yoga et la méditation, mais généralement la méfiance règne envers ce qu’on appelle communément le « New Age ».

« Le compromis est souvent de mise, par exemple avec les couches lavables et celles jetables. Je n’ai jamais rencontré une maman ‘cent pour cent nature’. »

Jadis, la naissance était fortement ritualisée. Dans le milieu que vous avez étudié, assiste-t-on à une reritualisation de la naissance pour combler ce vide?


Ce n’est pas forcément la naissance elle-même qui est ritualisée, mais l’accouchement, pour la mère, ainsi que l’accueil de l’enfant, avec un décalage temporaire. On observe en effet aussi de nouvelles ritualités émergentes autour du moment de la naissance, par exemple des cérémonies dans lesquelles on va enterrer le placenta – qu’on a récupéré après l’accouchement – ou planter un arbre, en famille ou avec des amis. Pour les futures mères, il existe aussi de nouvelles formes de célébration de la grossesse. Celles-ci remplissent un espace de ritualité potentielle laissé vide à la fois par le milieu médical et par les institutions traditionnelles.

Mais les Églises continuent bien à organiser des baptêmes…


Oui, mais les Églises chrétiennes traditionnelles ne proposent aucune ritualisation majeure – pratiquée communément de façon officielle par et dans la communauté – qui mette en son centre la femme enceinte. Et ce malgré certains de leurs discours sur la « sacralité de la vie dès la conception » et la soi-disant « personnalité du fœtus ». Les Églises honorent rituellement les personnes décédées (funérailles) et même les nouveau-nés (baptême des enfants), mais pas les fœtus. La fertilité féminine, la grossesse, et surtout les mères elles-mêmes sont rarement célébrées en tant que telles, d’où l’émergence de ces nouveaux rites très personnalisés qui confèrent une dimension spirituelle ou sacrée à ce qui est bien plus qu’un événement biologique.

De façon générale, comment se construit le concept de « naturel » ? 


On pourrait penser que le « naturel » s’oppose d’abord au « culturel ». Il est vrai que certains discours associent le « naturel » à ce qui serait instinctif ou inné, de façon généralement positive. Il faudrait suivre la voie de l’instinctif puisqu’elle serait plus naturelle, et donc meilleure, selon ceux et celles qui la promeuvent. En fait, la situation est plus complexe dans le cadre des divers mouvements et discours sur le parentage, la maternité, l’accouchement, l’allaitement, etc. Les mères qui se retrouvent dans ces milieux tendent à définir le concept de « naturel » par opposition à ce qui ne l’est pas.

Par opposition à quoi, notamment dans le contexte spécifique du parentage ?


Le « naturel » est construit par contraste avec ce qui est perçu comme perturbant ou contrariant les processus physiologiques du corps – certaines interventions médicales -, avec ce qui est synthétique – certaines hormones utilisées pour la contraception ou pour accélérer les accouchements -, et plus généralement avec tout ce qui est chimique, polluant, ou même toxique. Une contraception sans hormones sera une option présentée comme préférable à un dispositif intra-utérin au cuivre – le stérilet -, qui sera lui-même, sur cette échelle de préférences, perçu comme une alternative à la pilule contraceptive. Cependant, il faut noter que les parents sont le plus souvent pragmatiques et réalistes. Le compromis est souvent de mise, par exemple utiliser des couches lavables et des couches jetables. Si le parentage naturel existe dans les contextes que j’ai étudiés, je n’ai en revanche jamais rencontré une « maman nature » qui suivrait ces idéaux comme une doctrine stricte dirigeant tous ses choix. Ces femmes ont d’ailleurs bien d’autres identités que maternelles.

La gestation pour autrui (GPA) est un autre sujet important lié au corps des femmes et à la maternité. Quels sont les enjeux ?

Il faut distinguer entre la GPA commerciale et GPA altruiste. Cette dernière est légale en Grande-Bretagne et en Grèce ; au Luxembourg, il n’y a pas de loi formelle ; en France, en Allemagne et dans les pays sud-européens, elle est interdite. La GPA, surtout commerciale, suscite beaucoup de débats polarisés, même entre féministes. Plusieurs recherches ont été menées sur les mères porteuses dans un contexte commercial, notamment en Inde. Ces études, par exemple celles de la sociologue Amrita Pande, montrent que ces femmes subissent de nombreux traitements dans un contexte où elles sont constamment surveillées par les acteurs médicaux de cette industrie. Les cliniques et les médecins qui orchestrent les GPA sont les principaux gagnants de ce commerce qui a lieu désormais sur un marché transnational et globalisé.

La GPA finira-t-elle par s’imposer partout ?

Pas forcément : la législation indienne est en train de changer et rend plus difficile pour les couples non indiens le recours à une mère porteuse. En France, la « Manif pour tous » et d’autres mouvements, dont certains sont liés à l’Église catholique, s’opposent aussi à la GPA, mais en mettant en avant des raisons différentes. L’érosion des normes et de la politique familiales en Europe est un thème récurrent des discours de ces derniers. En revanche, les féministes, chercheuses ou activistes qui ont travaillé sur la situation en Inde soulignent d’abord la situation difficile des mères porteuses.


(Photo : Camilla Pucholt Photography)

Florence Pasche Guignard est chercheuse en sciences des religions au département des sciences sociales de la faculté des lettres de l’université de Fribourg (Suisse). Sa recherche postdoctorale, soutenue par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, est intitulée « Natural Parenting in the Digital Age : At the Confluence of Mothering, Religion, Environmentalism and Technology ». 


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