DÉVELOPPEMENT DURABLE: Vert de Chine

Puissance économique montante, la Chine marquera le 21e siècle par le modèle de développement choisi. Une analyse des évolutions en cours.

La politique exemplaire en matière de thermique solaire devra être complétée par une amélioration de l’efficience énergétique.

Village de Huanghua, quelque part en Chine du Nord. Un groupe de touristes occidentaux s’installe à la terrasse d’un café pour dîner. Ici, pas question de demander des couverts. Le maniement des baguettes s’avère moins laborieux que prévu, les plats sont délicieux, mais que faire des déchets ? Emballage en film de plastique du service de vaisselle « désinfecté », os de poulet, arêtes de poisson, bouchées de nourriture tombées des baguettes, les Occidentaux essayent tant bien que mal de caser tout cela dans les bols et soucoupes surnuméraires. A côté d’eux, un groupe de Chinois mangeant et fumant. Par terre, les mégots, par terre les emballages, par terre les déchets. Quand ils quittent la table, le sol est jonché de détritus, symbolisant aux yeux des touristes nouveaux venus le manque de souci de l’environnement en Chine.

Et pas seulement aux yeux des touristes ! Le gouvernement multiplie les campagnes en faveur de « comportements civilisés » et tente de lutter contre des fléaux tels que l’habitude de cracher au lieu de se moucher, les bousculades aux arrêts de bus, voire les promenades en pyjama dans les parcs publics … En général ces campagnes prennent la forme de slogans moralisateurs en grands caractères blancs sur banderoles rouges. Parfois des moyens de sensibilisation plus efficaces sont employés, telles ces affiches vantant les produits à basse consommation d’énergie aperçues dans le métro de Pékin, ou ces caricatures « civilisatrices » décorant un mur à Kunming. On peut cependant se demander si ces campagnes ciblent vraiment des aspects essentiels de la protection de l’environnement. Tout comme on peut se demander si l’effarement des Occidentaux à la terrasse de Huanghua est approprié : un coup de balai du cafetier, et l’écologie du lieu est restaurée. D’ailleurs, au bout de quelques semaines passées en Chine, votre serviteur, membre du groupe, avait modifié sa vision des choses : indifférent aux discours officiels, habitué aux « incivilités » au point de se surprendre à cracher lui-même et conscient des mille et un comportements écologiques quotidiens des Chinoises et Chinois.

Better city

Ainsi, dans tous les lieux publics en Chine, il y a des poubelles jumelées, à gauche celle pour les déchets recyclables, à droite celle pour le reste. Souvent, après voir vidé votre bouteille d’eau ou votre canette de coca, avant même d’avoir trouvé une poubelle, vous êtes abordé par un « ramasseur » : ces hommes et femmes d’un âge en général avancé, maigrichons, souvent pieds nus, traînant derrière eux un grand sac en plastique sillonnent les sites touristiques et les centres-villes. Ils vous tendront la main afin de recueillir la précieuse matière première, et vous feront alors un grand sourire – sans doute parce que cela leur évite de repêcher la bouteille ou la canette du fond d’une poubelle. Ils et elles constituent le premier maillon de la chaîne de recyclage. Dans les quartiers populaires des grandes villes, on tombe sur des centres de tri plus ou moins sophistiqués, dans lesquels les cartons et les emballages plastique sont comprimés pour être ensuite transférés vers des centres de revalorisation industriels. Ces derniers recyclent non seulement une grande partie des déchets chinois, mais aussi des déchets importés d’outre-mer.

On peut s’étonner que le recyclage ne se retrouve pas parmi les sujets phare de l’Exposition universelle à Shanghai, dont le slogan est « Better city, better life ». Sans doute le gouvernement chinois estime-t-il qu’il n’y a pas à être fier de ces centaines de milliers de personnes qui fouillent les poubelles pour gagner leur vie. Il est vrai que la productivité de ces activités et les conditions hygiéniques et sociales dans lesquelles elles s’effectuent pourraient être beaucoup améliorées. Mais progresser en ce sens serait justement un exemple de technologies mises au service du « développement harmonieux » tant vanté par le gouvernement, conciliant l’économique, l’écologique et le social. Au lieu de cela, l’Expo a surtout été consacrée, par la Chine, et plus encore par ses invités, à la promotion de la puissance économique et culturelle des pays. L’Expo, sa mascotte bleue claire Haibao (« trésor de la mer ») et le pavillon chinois en forme de pyramide renversée rouge, ont été a tel point vidés de leur sens en Chine qu’on peut même les voir associés à des pubs pour crèmes glacées.

Pourtant, sur le terrain, la « Better city » est en marche. Les deux-roues, après avoir été mal considérés par les autorités parce que contraires à l’idée de modernisation, sont en train de reconquérir les rues des grandes villes. Zones piétonnes, rues interdites aux engins à moteur, véhicules utilitaires électriques, la mobilité douce est à nouveau favorisée. En ville, la conjonction du développement massif des transports en commun et des tarifs de taxis bon marché permet aux citoyennes et citoyens de se passer d’automobile. Pourtant, aussi bien l’attrait de la voiture individuelle que l’importance du transport par camion continuent à poser problème. Ainsi, fin août, la région de Pékin a connu un embouteillage monstre, allant jusqu’à cent kilomètres, sur l’autoroute partant vers la Mongolie. La cause directe : des travaux de construction gênant un trafic en expansion suite à l’ouverture de mines de charbon dans le Nord-Ouest. Mais la circulation automobile croissante pose un défi dans l’ensemble des régions économiquement développées. Ainsi la ville de Shanghai restreint le nombre d’immatriculations de nouveaux véhicules, et dans l’ensemble du Bas-Yangtsé, un nouveau réseau de canaux doit permettre au transport fluvial de se substituer au transport par route. Cela n’empêche pas les autorités de poursuivre la construction d’autoroutes, et de se féliciter de l’expansion de l’industrie automobile chinoise. L’idée que toute croissance économique serait bonne à prendre domine dans les esprits des décideurs, à l’Est comme à l’Ouest.

Et comme dans les pays occidentaux, on voit apparaître en Chine des publicités vantant le caractère écologique de certains modèles de véhicules. Car le vert commence à être à la mode dans ce pays dominé par le rouge un demi-siècle durant. Heureusement, l’acquisition d’une voiture individuelle n’est plus l’unique rêve du citadin aisé. Par exemple, dans les grandes villes, apparaissent des magasins de vélos à l’occidentale, où l’on peut acquérir des modèles de sport ou des bicyclettes pliables – alors qu’il y a dix ans, des modèles avec plusieurs vitesses étaient quasiment introuvables en Chine. L’intérêt de la population pour les idées vertes incite le commerce à offrir de plus en plus de produits « verts », sans que l’on sache forcément ce que cela recouvre, notamment au niveau des processus de production. Il faut noter que la cuisine traditionnelle chinoise constitue une manière de se nourrir plutôt saine, avec son recours aux ingrédients frais et l’importance des produits céréaliers à base de riz et de blé, aux dépens de la viande.

De toutes les couleurs

L’alimentation n’est pas le seul domaine dans lequel la Chine apparaît comme un modèle sans en avoir l’air. En parcourant la campagne, on aperçoit des myriades de capteurs solaires thermiques sur les toits des maisons, servant surtout à procurer de l’eau chaude. L’observation est confirmée par les statistiques : la Chine est leader mondial dans ce domaine, avec une puissance de 100 Gigawatt en 2008, plus de deux tiers de la puissance mondialement installée. Ce succès s’explique sans doute par la robustesse et le bas prix des modules produits en Chine.

Pourtant, tout n’est pas rose du côté des énergies vertes. Le syndicat « United Steelworkers » vient de demander au gouvernement américain de déposer plainte devant l’OMC contre la Chine : les subventions de Pékin pour les énergies propres gonfleraient de manière démesurée les exportations et conduiraient à des délocalisations. Il est exact que la Chine exporte massivement des éoliennes et des panneaux photovoltaïques. Côté éoliennes, les subventions ne servent cependant pas qu’à l’exportation, puisque presque 10% de la capacité mondiale installée se trouve sur le territoire chinois. Reste l’électricité solaire : avec moins de 1% de la capacité mondiale installée et une position dominante dans le marché mondial, la Chine risque de se faire taper sur les doigts.

Autre point noir en matière d’énergie : le charbon, omniprésent sur les routes des campagnes comme dans l’air des villes. Or, les récents désastres naturels sont là pour le rappeler, un développement chinois à coups d’émissions de CO2 ne serait pas seulement catastrophique pour le reste du monde, ce serait également suicidaire. Remplacer le charbon au niveau de la production d’électricité ne suffira pas – il faudra aussi gagner en efficacité au niveau du chauffage et de la climatisation. Le plan de lutte contre le changement climatique présenté la semaine dernière par la région de Hong Kong n’augure rien de bon en la matière. Certes, il est prévu de réduire les émissions de CO2 de 33% d’ici 2020, mais essentiellement à travers un recours massif à l’énergie nucléaire. La dernière centrale à charbon fermera en 2030, mais moins de 5% de l’électricité sera produite à partir de sources renouvelables. Enfin, la consommation énergétique des bâtiments ne sera que faiblement réduite.

Cependant, dans une Chine qui construit beaucoup et vite, mais de manière peu soutenable, des alternatives sont en train d’être recherchées, notamment en collaboration avec l’Allemagne, champion en la matière. Ainsi, d’après le Spiegel, le gouvernement central se prépare à imposer des standards de construction en train d’être élaborés par la Deutsche Energie Agentur (Dena). Un premier projet concerne des bâtiments de fonctions d’une surface totale de 200.000 mètres carrés à Tianjin. Sachant qu’environ deux milliards de mètres carrés sont construits tous les ans, et que les maisons chinoises consomment en moyenne quatre fois plus d’énergie que les allemandes, on mesure le chemin à parcourir … et le potentiel d’économies.


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