ABANDONNER OU RÉINVESTIR L’EUROPE: Que choisir ?

La gauche et l’Europe. En situation de crise, il faut faire des choix courageux. Deux options incompatibles se présentent pour mener de nouvelles politiques progressistes.

Reconstruire les institutions ou revenir habiter la vieille maison ? Chantier dans le quartier européen de Bruxelles.

Il faut dire oui à l’Europe. Comme d’habitude, c’est ce que les politiciens europhiles tels que Jean-Claude Juncker nous répéteront à l’occasion du Sommet de printemps des 28 et 29 juin. Ils évoqueront le caractère historique de la construction européenne et dénonceront ceux qui suggèrent que, face à la crise de l’euro, il vaudrait peut-être constater l’échec de l’entreprise. Or, au fil des mois que dure cette crise, l’intérêt public pour les solutions de type « Sortir de l’euro » s’accroît. Cela est moins dû à l’enthousiasme pour les alternatives proposées qu’à la probabilité croissante d’un éclatement de la zone euro, ainsi qu’au désenchantement face à des politiciens visiblement pas à la hauteur de ce qu’implique le caractère historique de la construction européenne et de sa crise.

Au lieu de cela, ils prétendent qu’il n’y a pas de crise de l’euro, mais une crise de quelques dettes souveraines – à traiter par une cure d’austérité. Accessoirement, ils rappellent qu’ils ont mis en place – après de longues tergiversations – un pacte assurant des politiques budgétaires « disciplinées » et un « mécanisme de stabilité européen ». Ce dernier vient d’ailleurs d’être adopté par le parlement luxembourgeois, seul l’ADR et Déi Lénk votant contre. Tout cela ne suffira pas, la spéculation continuera, et l’absence d’une véritable solidarité et de volontarisme politique ne fera qu’aggraver la crise.

Sortie à gauche

Certes, à l’occasion du sommet, Manuel Barroso propose d’aller vers une union politique et budgétaire – ce qui sera sans doute rejeté par la France et l’Allemagne, l’une trop attachée à sa souveraineté, l’autre trop allergique à la solidarité budgétaire. Surtout, cette union politique n’est pas conçue comme un nouveau centre de gravité, autour duquel se détermineraient les orientations économiques et sociales à l’échelle continentale. Il s’agit essentiellement d’un plaquage démocratique conférant une apparence de légitimité aux abandons de souveraineté budgétaire, fiscale et sociale en faveur d’une technocratie attachée à l’orthodoxie économique libérale.

Quelle peut-être une approche de gauche ? Indéniablement, les politiques des petits pas et des compromis au dénominateur commun sont insuffisantes. Il paraît qu’on va mettre en place une union bancaire, donc un encadrement communautaire des banques, et bientôt, peut-être, des eurobonds… Des idées excellentes… en 2009, mais largement insuffisantes aujourd’hui. Sans rupture avec les dogmes libéraux et les institutions mal construites, une sortie de la crise par le haut et par la gauche n’est pas envisageable.

En simplifiant, il y a deux options de rupture : abandonner l’expérience européenne et mener, dans un maximum de pays, des politiques libérées des dogmes libéraux dont les institutions actuelles sont imprégnées, ou bien transformer ces institutions en un cadre permettant de mener des politiques progressistes à une échelle supranationale. Les deux livres présentés sur la double page suivante défendent chacun l’une de ces options. Notons que la sortie de l’euro, défendue par Jacques Nikonoff, n’est pas forcément liée à l’introduction du socialisme relativement étatique favorisé par l’auteur, et qu’une fédéralisation progressiste, favorisée par Michel Aglietta, peut conduire à des politiques plus radicales que celles qu’il propose. Par contre, la question d’une solution de gauche à la crise européenne renvoie à la question du rôle de l’Europe dans les stratégies de gauche. Faut-il mettre en oeuvre la transformation sociale à partir des capacités de résolution, donc dans un cadre national, avec des mécanismes et des concepts démocratiques éprouvés ? Ou, au contraire, partir de l’échelle de nombreux problèmes de ce siècle, donc dans un cadre supranational, avec des mécanismes de gouvernance et une légitimité populaire à construire progressivement ?

Relocaliser ou fédérer ?

Clairement, la position de Nikonoff traduit le bilan désastreux que l’on peut tirer de la construction européenne à ce jour, avec notamment le tournant libéral des années 80 suivi de la polarisation autour d’un Traité constitutionnel trop libéral. La conclusion qu’il tire, comme de nombreuses femmes et de nombreux hommes de gauche : en cas de doute, on opte pour la nation, plutôt que pour un cadre supranational qui n’a amené que des déceptions. « … si l’Union européenne passe au fédéralisme (…) Quel magnifique cadeau serait fait aux classes dirigeantes européennes ! Car une telle fédération européenne, dans la configuration actuelle des forces politique et idéologique, ne laisse pas entrevoir une majorité de gauche parmi les Vingt-Sept. »

Mais nombreux sont aussi celles et ceux qui s’inquiètent que ce repli sur la « souveraineté populaire » ne conduise à une Europe dans laquelle les pays s’affronteraient ouvertement plutôt que de manière relativement civilisée dans le cadre des institutions actuelles. Les sujets de conflit ne disparaîtront pas avec la disparition de l’Europe libérale : attirer les capitaux, profiter du commerce international subsistant, contrôler les ressources naturelles, externaliser les problèmes écologiques.

Justement, les souverainistes font intervenir le paradigme de la relocalisaton pour justifier le retour au cadre national – faisant abstraction des fortes variations entre les tailles des pays. Dans le chapitre sur la démondialisation, Nikonoff écrit : « La partie moins visible [de l’iceberg de la mondialisation] est constituée par l’externalisation de segments entiers du processus productif, notamment par la sous-traitance à l’étranger. Dans chaque groupe, les syndicats et les pouvoirs publics devront reconstruire un processus de production homogène territorialement. » Aglietta évoque également, au nom des contraintes écologiques, un « mode de développement inscrit dans les territoires », mais ce serait le produit d’une politique volontariste à l’échelle continentale. De toute façon, suivre l’adage de « penser global, agir local » est difficile à imaginer sans institutions à différentes échelles afin de coordonner, et le cas échéant imposer les actions nécessaires au développement durable global.

Au contraire de Nikonoff, Aglietta pense qu’une union monétaire pouvait marcher, mais que l’euro a été conçu comme « monnaie incomplète », à laquelle manque la « souveraineté », c’est-à-dire un volet politique développé. « Il faut le dire haut et fort : l’union fédérale des pays d’Europe est devenue indispensable pour résoudre la crise et pour sauvegarder le modèle social européen à travers les immenses transformations du monde des prochaines décennies. »

Mais le choix d’un fédéralisme progressiste pose aussi des problèmes. D’une part, il se démarque difficilement d’une partie des élites mainstream, qui, du moins dans leurs discours, sont favorables à plus d’Europe. Ensuite, fonder une fédération européenne représente un saut dans le vide. Il n’y a guère d’espace de débat public ni de société civile européens, certains pays membres sont très réticents à la voie fédéraliste et les élites nationales y sont mal préparées. A cause des différences culturelles et linguistiques, il sera difficile de rendre effectif le contrôle démocratique des institutions.

N’oublions pas cependant qu’un autre continent a suivi cette voie avec succès au 19e siècle, alors que les conditions de départ n’étaient pas forcément plus favorable. Il est vrai que les Etats-Unis d’Amérique, avant de se constituer en un véritable pays, ont traversé bien des difficultés, et même une guerre civile. A contempler les constellations politiques européennes actuelles, on se dit qu’une éventuelle transition vers des Etats-Unis d’Europe ne sera pas non plus « de la tarte ».

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