Backcover: « Wheels of Hope » 
de Thomas Girondel

En août, le woxx présente sur sa dernière page « Wheels of Hope », du photographe Thomas Girondel : une série photographique à l’initiative du skateur professionnel ukrainien Yurii Korotun. Le but du projet est de soulager le quotidien des réfugié-es les plus jeunes qui ont dû quitter leur pays après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. Girondel sur son lien avec l’Ukraine, ses premières amours et un sourire.

Close-up des jeunes réfugié-es ukrainien-nes au skatepark « Gleis D » à Hanovre. (Photos : Thomas Girondel)

woxx : Où étiez-vous quand la Russie a envahi l’Ukraine ? 


Thomas Girondel : J’étais en France. Je candidatais pour un appel d’offres du ministère de la Culture lorsque la guerre en Ukraine a éclaté. Vu que c’était un important appel d’offres, j’étais bloqué et je ne pouvais pas partir.

Vous avez un lien avec le pays ?


J’ai un lien très fort avec l’Ukraine depuis 2014. Ce voyage a marqué la fin de mon amateurisme et le début de mon professionnalisme comme photographe. Je suis allé à Kyiv après la révolte de Maïdan pour interviewer la jeunesse pro-ukrainienne, pour savoir ce qu’elle pensait de la situation du pays. Ensuite, je suis allé dans le Donbass pour comprendre ce que pensaient les pro-russes.

Vous étiez en Ukraine à un moment de grandes tensions.


La guerre a éclaté quand j’étais à Donetsk. Je me suis retrouvé, muni d’un appareil photo argentique en noir et blanc, avec les photographes professionnels qui faisaient de la « breaking news ». J’ai appris le métier. Depuis, je suis retourné plusieurs fois dans le pays : j’y ai fait des reportages et j’y ai gardé des liens forts avec les gens un peu partout. Ce qui s’est passé en février 2022 m’a donc énormément touché. Les ami-es ukrainien-nes m’ont donné des nouvelles, m’ont appelé. Toute la machine de la « breaking news » est arrivée sur place, même sur les réseaux sociaux. En regardant les images d’actualités, je ressentais un post-traumatisme de ce que j’avais vécu en 2014 à cause de la guerre. C’était dur pour moi, car je me sentais impuissant à faire quoi que ce soit. De plus, il y avait déjà plein de journalistes sur le front, et je me suis dit : « Tu ne peux pas faire la même chose. Tu ne peux pas risquer ta vie comme tu l’as fait en 2014. »

Yurii Korotun vous a alors contacté.


J’étais en lien avec Yurii depuis longtemps. Il m’a contacté à ce moment-là en me disant qu’il était à Hanovre. Il m’a raconté qu’il avait commencé un projet sur le skateboard avec des enfants et adolescent-es ukrainien-nes réfugié-es à Hanovre. Pour une fois, j’avais envie de faire quelque chose de positif pour contrebalancer tout ce qu’on voit sur l’Ukraine et les réfugié-es.

Faites-vous du skate ?


Oui, depuis longtemps. Yurii, je l’ai connu en 2018 quand j’étais en reportage à Kyiv : il faisait du skate à Maïdan. Je suis allé vers lui parce que ça me faisait plaisir de voir des skateurs sur Maïdan. Cela fait partie de la communauté skate : ne pas voir de frontières.

Daniel, skateur de 17 ans venant d’Odessa, fait un « flip » sur une rampe de bois ressemblant à une pyramide.

Peut-on dire que la communauté skate est politisée ?


Il est rare que les skateurs soient apolitiques. Il y a toujours un engagement : le skate, c’est la liberté avant tout, la liberté de déplacement, de créativité. Il y a des pays où on n’a pas la chance de faire autant de skate qu’en Europe. Le skate est devenu « mainstream », mais quand moi j’ai commencé à 14 ans, il était interdit en ville. On était montrés du doigt, on était vus comme des punks, comme des anarchistes. On était en marge de la société et de la communauté sportive, ce qui a créé un lien entre nous.

C’est une chance ou une malchance de faire du skate pour accompagner un tel projet comme photographe ? 


Je suis un passionné : c’était difficile de me détacher de cette passion pour vulgariser mes angles, mes cadrages, pour faire comprendre au grand public les bases rudimentaires du skate. Si je ne m’étais concentré que sur les figures, l’impact du projet aurait été différent. Je ne savais donc pas comment aborder le projet au début, ni comment cadrer mes photos pour qu’elles racontent une histoire.

« Wheels of Hope » fait un lien entre la guerre et le skate. Un contraste ?


Il y a beaucoup de projets similaires dans le monde, par exemple dans la zone palestinienne, par des ONG qui ont créé des skateparks dans ces zones de tension pour aider les jeunes à s’en sortir. Yurii, lui aussi, veut sortir les jeunes de leur quotidien : ils ont passé des semaines entières sur la route avant d’arriver à Hanovre. Pour lui, c’est important de leur transmettre la culture urbaine, de leur montrer qu’il y a une certaine liberté dans la communauté de skate, de leur faire oublier la guerre pour un moment. La plupart des jeunes n’avaient pas fait de skate avant. Lors de la première session que j’ai faite avec les enfants, on voyait sur leur visage qu’ils étaient très marqués par les événements. Après un certain temps, le sourire est arrivé.

Le conflit actuel est la deuxième guerre que vous couvrez à distance comme photographe. Comment parler de la cruauté de la guerre en images ?


À la suite de mon stage au « Monde », je me suis aperçu que, en tant qu’indépendant, c’est compliqué de vendre ses photos. En général, les grands magazines et journaux passent des commandes aux photographes expérimentés. Je suis géographe, donc j’ai une approche très spéciale des paysages. Petit à petit, je me suis détaché de la « breaking news » et me suis tourné vers des projets de long terme, sur le terrain – c’est là où je me sens le mieux. Si je devais retourner en Ukraine et travailler sur un sujet lié à la guerre, ce serait un sujet à long terme pour capturer l’atmosphère pesante, parallèle à la guerre. J’ai en tête une suite du projet « Wheels of Hope » en Ukraine, que je n’ai évidemment pas encore pu réaliser. En tout cas, je ne me vois pas retourner au front comme je l’ai fait en 2014. C’est dangereux, j’admire beaucoup les photographes de guerre. Je crois que j’ai aujourd’hui une approche plus reculée. Je connais beaucoup de photographes qui suivent cette approche : revenir vers ses premières amours, vers ses vraies connaissances.

Pour vous, c’est le skate ?


Dans ce projet, c’était le skate, mais j’ai fait six ans d’études de géographie, avec une spécialisation en gestion du littoral et risques naturels. Les futurs projets parleront donc probablement des populations littorales ou insulaires. Je retombe sur mes connaissances. J’ai travaillé dans ce domaine pour l’État français ; j’étais chercheur en Australie et je viens du Havre. L’Ukraine est vraiment une exception. C’est un pays qui reste dans mon cœur à part entière, et je vais y retourner. Je le connais bien, et c’est dur pour moi de voir, ce qui se passe là-bas. L’évolution est tellement rapide que c’est difficile d’anticiper ce qui va se passer dans deux, trois mois.

Revenons à « Wheels of Hope » : quelle rencontre vous a touché ?


Ce sont les enfants, tous ceux que j’ai rencontré-es : leur joie de vie et leur maturité par rapport à leur jeune âge. Quand je les voyais, quand je les prenais en photo, parlais avec eux, je savais que leur vie a été détruite. Il y a des petit-es de Donetsk, d’Odessa… Je ne leur ai pas posé de questions sur la guerre, absolument rien. La volonté de Yurii m’a marqué aussi, tout comme la grande générosité de l’équipe du skatepark « Gleis D », où ont lieu les cours de skate. À la fin, je crois quand même qu’une dame, venue d’un camp de réfugié-es pour s’occuper volontairement des enfants, m’a touché particulièrement.

Pourquoi ?


Lors d’une pause, on a fumé une cigarette ensemble, et j’ai demandé d’où elle venait. Elle m’a dit : « Je viens de Boutcha. » La situation à Boutcha avait été thématisée deux, trois semaines avant cette rencontre. Comme journaliste, il faut garder une certaine éthique, mais j’étais vraiment touché sur le moment et je ne savais pas quoi répondre. Tout ce que j’ai pu dire, c’était que j’étais extrêmement désolé et que j’espérais que les responsables seraient punis. Yurii m’a aidé à traduire le message. La dame a répondu : « Ce n’est pas grave, c’est la vie », avec un grand sourire. Cette joie de vie du peuple ukrainien, peu importe ce qui lui arrive, m’a toujours impressionné.

Thomas Girondel, 37 ans, est un photographe et géographe français. Il travaille comme photojournaliste indépendant et photographe documentaire.


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