Mongolie : Les déchirements des nomades

La projection du film « Les racines du monde » est l’occasion de scruter les conflits entre développement économique et préservation des traditions et de l’environnement en Mongolie.

Les brebis ne sont pas compatibles avec les pelleteuses. Photo du film « Les racines du monde ».

Le père vient chercher son fils à la sortie de l’école primaire. La vieille voiture faite de bric et de broc traverse un paysage de steppe, longe une rivière, le chemin du retour est long. La scène pourrait se situer dans la partie rurale d’un quelconque pays en voie de développement. Quand la voiture arrive, la mère attend devant la maison. Celle-ci est une yourte, et le fils doit maintenant monter à cheval et aider à rassembler le troupeau de moutons. Nous sommes en Mongolie.

Compter moutons ou pépites

Le film « Les racines du monde » de la réalisatrice Byambasuren Davaa, programmé au Luxfilmfest, évoque la situation difficile des populations rurales mongoles. En effet, à l’activité économique traditionnelle, l’élevage, se substitue progressivement l’exploitation des ressources minières. Le film montre comment cette dernière entre en conflit avec l’élevage et finit par chasser les nomades de leurs terres. Après les paysages intacts qu’on admire au début du film, la fin montre une terre écorchée, ravagée par l’extraction minière – des images contrastées qu’on gardera en tête longtemps après le film.

Préservons la terre, préservons les traditions : telle pourrait être la conclusion qu’on tire de ces images de destruction insensée. Mais les choses ne sont pas si simples. En Occident, on est toujours enthousiaste pour préserver les trésors naturels de la planète, qu’il s’agisse de la steppe mongole ou de la forêt d’Amazonie. Bien sûr, les paysages, la faune, la flore des contrées exotiques sont bien plus envoûtants que ceux de la ceinture verte périurbaine ou du Gréngewald. Mais les Occidentaux-ales sont aussi prompt-e-s à vouloir protéger les espaces naturels lointains qu’ils et elles le sont à sacrifier leurs propres prairies et forêts pour la construction de routes et de lotissements « indispensables ». La conviction d’avoir de bonnes raisons pour grignoter les espaces verts locaux va de pair avec le désintérêt pour les mécanismes à l’œuvre dans la destruction de l’Amazonie ou de la steppe asiatique – une attitude pas très cohérente.

La Mongolie, avec son économie fondée sur l’élevage, n’a jamais été un pays riche. Soutenue par l’Union soviétique jusqu’à la fin de la guerre froide, elle a connu un passage difficile dans les années 1990. Elle est lourdement endettée, a un déficit extérieur important et plus d’un tiers de sa population vivait en dessous du seuil de pauvreté en 2010. Les devises que peut rapporter l’exportation des produits miniers sont donc les bienvenues pour le développement économique général du pays. Certes, ce sont d’abord les couches urbaines qui en profitent, mais pour la population rurale aussi, un État prospère est le prérequis à une amélioration de la protection sociale. À condition de ne pas être chassée de ses terres toutefois.

Un film cousu d’or

Le film montre que c’est bien là où le bât blesse. La réalisatrice est mongole et connaît bien la situation des nomades de son pays. Surtout, elle arrive à nous émerveiller aussi bien par les panoramas de la steppe sur fond de montagnes que par la musique – autre élément de la culture traditionnelle mongole. Ensuite, elle prend son temps pour raconter une histoire à la fois dépaysante et familière – une histoire jugée abordable pour un public jeune, a estimé le Luxfilmfest, puisqu’il est programmé dans le cadre des séances scolaires.

La Mongolie traditionnelle et les bouleversements de la modernité sont montrés à travers les yeux d’Amra, un garçon de 12 ans. Alors que les mines de charbon et de cuivre sont les plus connues, le film évoque le développement des mines d’or qui s’incrustent sur les terres ancestrales des semi-nomades mongols. La lutte pour préserver les élevages est bien montrée, mais « Les racines du monde » n’est pas un thriller politique. C’est à travers la psychologie des personnages et de leurs interactions que s’expriment les déchirements de la Mongolie rurale.

En effet, d’un côté, Amra et sa famille sont attachés au mode de vie traditionnel et le garçon est très doué pour chanter les ballades et légendes. De l’autre, ils et elles subissent l’attraction de la mondialisation : le père qui a monté une étoile de Mercedes à l’avant de sa voiture, le fils qui compte participer à l’émission « Mongolia’s Got Talent ».

Les ninjas né-e-s du changement climatique

L’impact environnemental des mines montré du doigt dans le film n’est cependant qu’un des effets néfastes de la mondialisation sur l’élevage nomade. Les troupeaux sont également affectés par le changement climatique. Celui-ci accentue les événements climatiques extrêmes, et les sécheresses plus nombreuses rendent les animaux plus vulnérables. Les hivers à grand froid autour de 2000 et en 2009-2010 ont ainsi décimé les troupeaux et conduit à l’abandon de nombreux élevages. Et, contrairement au système centralisé soviétique d’avant 1989, l’économie de marché – aussi performante fût-elle – n’a pas fourni de filet de secours aux familles nomades.

Les « ninjas » − qu’une interprétation superficielle du film peut faire passer pour les « méchant-e-s » − sont le produit de cette évolution. En effet, ces mineur-e-s clandestin-e-s qui travaillent artisanalement ne sont pas, comme lors d’autres ruées vers l’or, des desperad@s venu-e-s de loin. Il s’agit de Mongol-e-s et en partie d’ancien-ne-s éleveurs-euses contraint-e-s à l’abandon par les conditions climatiques. Ils et elles se retrouvent entre deux chaises, faisant à la fois figure de traîtres par rapport au nomadisme et de concurrent-e-s déloyaux-ales par rapport aux compagnies minières. Évidemment, les conditions de travail sont exécrables, et certaines mines font appel au travail d’enfants.

Quelles sont alors les perspectives pour les élevages nomades de Mongolie ? S’opposer à l’extension des exploitations minières, comme l’indique le film, est un élément. Mais pour surmonter le défi posé par le changement climatique, il faudra aussi modifier le cadre – trop concurrentiel – dans lequel les élevages évoluent. L’économie de marché pure encourage l’augmentation de la taille des troupeaux, ce qui conduit au surpâturage et à l’exacerbation de la vulnérabilité aux aléas climatiques. Au contraire, une réglementation du secteur, la mutualisation des risques et la constitution de réserves de fourrage rendraient les élevages plus résilients.

Ensuite, côté exploitation minière, des projets de « fair mining » ont déjà été mis en place en Mongolie. Idéalement, le développement de l’industrie minière se fera de manière socialement équitable et en minimisant les dégâts environnementaux. Là, les consommateurs-trices occidentaux-ales ont un rôle à jouer, par exemple en achetant de l’or avec un label équitable. Enfin, sur un plan plus politique, les pays occidentaux commencent à envisager d’inclure des clauses sociales et environnementales dans leurs traités commerciaux – grâce à la mobilisation citoyenne autour des ONG Nord-Sud.

Le film « Les racines du monde » sera projeté le mercredi 10 mars à 9h au Kinepolis Kirchberg et, pour un public scolaire, en « séance en ligne » le jeudi 11 mars à 9h également. L’auteur de l’article ci-dessus interviendra également lors de la séance de questions-réponses faisant suite à la projection scolaire. Tickets et inscriptions : luxfilmfest.lu

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