Musique contemporaine : Dreamlover

von | 29.06.2022

Mercredi 29 juin seront jouées à la Philharmonie la plupart des pièces du plus récent album de la compositrice Albena Petrovic. Compte rendu d’écoute du CD, pour prolonger l’expérience avec un concert contemporain à la maison.

Dès la première pièce, on comprend aisément la fascination qu’a exercée le saxophone baryton sur Albena Petrovic : rond et rassurant dans le grave, caressant dans le médium, plaintif dans l’aigu, l’instrument bénéficie en outre de maintes possibilités sonores additionnelles si l’on utilise ses touches ou son embouchure de manière détournée. Et lorsqu’un virtuose comme Joan Martí-Frasquier est à l’interprétation, difficile de faire la fine bouche.

Le « Concerto pour saxophone baryton et orchestre à cordes » (2018), dans une transcription où le piano remplace l’orchestre, ouvre ainsi l’album avec vigueur, de lourds clusters de notes accompagnant la ligne mélodique souvent interrompue de l’instrument soliste. C’est que cette pièce annonce un danger imminent, un temps masqué par la partie centrale, où le piano du discret mais très précis Romain Nosbaum tente la mélodie. Mais c’est inexorable : le début reviendra, après une très habile cadence improvisée du soliste sur les éléments musicaux présentés jusque-là. Dans le second mouvement, l’événement traumatique prédit a eu lieu. Le piano se fait plus aigu, le saxophone résonne de souffrance. Ici aussi, une partie centrale en forme de lente montée entreprend de panser les blessures… pour se casser les dents sur une reprise du tout début, avant un effacement progressif. Implacable, à la fois lyrique et rythmique, concis, ce concerto est du plus bel effet.

Quasiment une cadence sans concerto, « Dreamlover » (2017), qui donne son nom à l’album, est un morceau de bravoure composé pour Joan Martí-Frasquier et exploitant toutes les possibilités instrumentales mentionnées plus haut. Le motif récurrent « note courte/note longue » y instaure un rythme syncopé, tandis que l’utilisation de claps de touches et de notes doubles rompt l’habituelle monodie du saxophone. L’écoute est exigeante, puisqu’elle ne s’accompagne pas de l’aide que constitue la structure narrative du concerto, par exemple. Mais cette pièce « ésotérique », pour reprendre l’adjectif de la compositrice, sait se frayer un chemin dans les oreilles par son originalité. Le soliste délaisse sur le CD son cher baryton pour l’alto avec « Love » et « Jealousy », deux pièces tirées du diptyque d’opéras d’Albena Petrovic dont nous avons parlé dans ces colonnes. Écrites comme ouvertures, elles font figure, probablement, de bonus saxophoniques à l’album-concept – 
en effet, il est assez clair à l’écoute que les motifs qu’elles présentent ne font pas l’objet d’un développement ou d’une narration, contrairement aux autres pistes enregistrées. Il est néanmoins intéressant d’entendre Martí-Frasquier sur un instrument différent.

Œuvre la plus récente d’Albena Petrovic, créée donc en première mondiale à la Philharmonie mercredi dernier, « Poèmes – Masques » (2021) bénéficie d’un arrangement original en musique classique : la combinaison du saxophone baryton et de la voix, assurée ici par la soprano Cynthia Knoch. Au moyen de quatre mélodies, le cycle s’empare du thème du masque en tant que « symbole de la peur, de l’hypocrisie, du mensonge ». Pris séparément, les textes ne pourraient faire office de poèmes, mais ils ont été élaborés en même temps que la musique par la compositrice, ce qui permet une symbiose et un tissage très fin entre les deux parties instrumentales. Comme dans les autres plages, le saxophone joue d’effets ; mais ici, c’est lui qui accompagne par sa palette de sonorités les situations énoncées par la voix bien ajustée de la soprano. Intéressant renversement de situation, qui donne de la profondeur à cet album. Ces quatre récentes miniatures sur le thème des masques bénéficient donc d’une fraîcheur musicale au goût original.

Saxophone un jour, saxophone toujours : le disque se clôt sur « Gebet zum Nichterscheinen » (2006), la pièce qui a débuté l’histoire d’amour d’Albena Petrovic avec l’instrument. Les Barcelonais du Kebyart Ensemble interprètent avec brio ce quatuor – troquant de temps en temps l’anche pour les cordes vocales –, qui bruisse de rythmes et de mélodies aux savantes transformations. Plus foisonnant que les morceaux précédents, où la compositrice fait preuve d’une certaine épure, il constitue un flash-back bienvenu pour compléter un album-concept maîtrisé et à l’écoute stimulante.

« Dreamlover », compositions d’Albena Petrovic interprétées par Joan Martí-Frasquier (saxophones), Romain Nosbaum (piano), Cynthia Knoch (soprano) et le Kebyart Ensemble (saxophones). Paru chez Solo Musica. Disponible en boutiques et sur les plateformes habituelles.

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