Photographie : Pellicules sensibles et sociales

Le Mois européen de la photographie devrait toucher à sa fin, mais nombre d’institutions culturelles et de galeries ont eu la bonne idée de le prolonger. C’est le cas du Mudam, qui propose deux expositions de clichés réussies à voir encore tout l’été.

« Rally to Protest UPMC East, July 2 2012 », 2012 (Photo : LaToya Ruby Frazier and Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome)

Fidèle à son cycle de présentations régulières de la collection d’œuvres acquises depuis sa création, le Mudam a concocté « Figures sensibles ». L’exposition, issue du fonds photographique de l’institution, aborde « la question de la représentation et des effets de l’image sur notre approche du réel ». Techniquement de haute qualité par leur sens du cadre ou leur composition soignée, les clichés bénéficient d’une mise en valeur classique, mais efficace et aérée.

Parmi les douze artistes qui se partagent la galerie ouest et qu’on ne pourra pas évoquer toutes et tous, signalons un coup de cœur cependant pour la « Suite vénitienne » de Sophie Calle. Alternant photographies et textes, l’œuvre retrace la discrète poursuite par l’artiste, dans la cité des Doges, d’un homme qu’elle connaît à peine et dont elle prend des images à la dérobée. Autofiction ou reportage ? Cette suite au suspense savamment dosé est en tout cas fascinante.

Fascinante aussi, cette série de Bernd et Hilla Becher montrant différents hauts fourneaux, immortalisés sous un angle similaire et mis côte à côte, au point que leur ressemblance en devient troublante. Ici, le patrimoine industriel, dont l’inexorable disparition hante la Grande Région, se trouve à cheval entre le réel et l’imagination, entre tirages photographiques physiquement bien présents et souvenirs fantasmés d’une époque où la fonte régnait sans partage, qu’on l’ait connue ou pas.

Ces histoires de liquide en fusion et de forges titanesques relient cette première exposition à celle que le Mudam consacre à l’artiste américaine LaToya Ruby Frazier. Originaire de Braddock, dans la banlieue de Pittsburgh, la photographe s’est fait une spécialité de militer pour la justice sociale et environnementale, ainsi que contre les discriminations par le biais de ses œuvres. Elle capte avec un sens aigu du détail la désindustrialisation de ce petit bout d’Amérique dont l’acier a fait la fortune, puis le drame. Un drame malheureusement pas isolé : « Braddock est partout », affirme-t-elle.

C’est tellement vrai que LaToya Ruby Frazier a été invitée à prolonger son travail dans le Borinage, près de Mons, en Belgique. Dans la série « Et des terrils un arbre s’élèvera », elle propose non seulement des paysages où l’influence des mines est évidente, mais aussi des portraits en famille de ceux qui sont descendus au fond. Comme un ajout à tant d’émotion sur ces visages burinés, une belle écriture manuscrite agrémente chaque photographie d’anecdotes relatives à la vie du sujet. Autre combinaison entre photos et textes dans « On the Making of Steel Genesis » : l’autrice Sandra Gould Ford confronte aux images de Frazier des fac-similés de documents d’époque évoquant les conditions de travail dans les usines d’acier Jones & Laughlin Steel de Pittsburgh. La fréquence des accidents mortels et le ton clinique adopté dans les rapports font notamment froid dans le dos.

L’exposition monographique consacrée à LaToya Ruby Frazier immerge donc immédiatement quiconque la visite dans les tourments de la désindustrialisation. « Figures sensibles », elle, permet d’apprécier la richesse du fonds photographique du Mudam. Une combinaison gagnante qu’on ne peut que recommander.

Au Mudam, jusqu’au 22 septembre.

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