Henri Wehenkel : Entre chien et loup

Faire revivre les oublié-e-s de la Seconde Guerre mondiale, ces personnes qui se sont retrouvées dans les engrenages de la collaboration à un moment ou un autre et qui souvent ont dû faire de lourds choix : telle est l’ambition, réussie, du nouveau livre de Henri Wehenkel.

« Notre choix était arbitraire, les résultats seuls comptaient. Notre but était d’explorer la zone de frontière entre résistance et collaboration pour définir les enjeux et non pas faire des statistiques et de compter les Bons et les Méchants en mélangeant les genres et les statistiques. La méthode utilisée était celle du pêcheur à la ligne qui jette son hameçon là où il soupçonne la présence de poissons », explique l’auteur dans l’introduction de son livre. Il faut admettre que la pêche fut éclectique. Dans « Entre chien et loup », on trouve de parfaits salauds, des artistes, des lunatiques, des industriels et des prolétaires.

Tous (que des hommes) se sont retrouvés un jour où l’autre dans la machine infernale déployée par l’occupant allemand sur la société luxembourgeoise. Tous ont fait des choix souvent regrettables, ayant eu des conséquences à différents niveaux. Que ce soit l’artiste Théo Kerg, qui dans l’après-guerre n’avait plus grand-chose à gagner dans son pays pour avoir fricoté avec les Allemands, Pierre Schmit, le neveu de Kratzenberg, ou encore l’ouvrier Konrad Olinger qui d’homme sans qualités se transforma en nazi convaincu et sema la terreur dans l’usine Arbed de Schifflange, devenant ainsi « l’un des hommes les plus haïs du Bassin minier » – toutes ces biographies démontrent qu’au 21e siècle, nous ferions mieux d’abandonner une fois pour toutes le mythe du Luxembourg uni dans la résistance contre l’occupant.

En avançant justement de façon non systématique et en renonçant aux schémas, Wehenkel nous ouvre la voie sur les destins individuels et la possibilité de s’identifier à ces personnages. Des personnages pour lesquels – avec quelques exceptions notables – la lectrice ou le lecteur peut même éprouver une sorte d’empathie. En livrant les individus, l’historien lève le voile sur la complexité de la situation sous l’occupation, où chaque geste fait ou omis pouvait avoir des suites néfastes pour l’individu et ses proches.

Cependant, « Entre chien et loup » n’est pas un ramassis d’anecdotes, mais un livre solidement recherché qui se base sur des documents et des travaux antérieurs, consignés dans les bas de pages. Ainsi, la dynamique mise en branle par l’adoption du rapport Artuso commence à faire effet et à produire de nouveaux travaux consacrés aux pages les plus sombres de l’histoire récente – non pas en niant tous les hauts faits de la résistance, mais en mettant en perspective la réalité historique nue, sans jugements moraux et sans influence politique.

Paru aux éditions Lëtzebuerger Land.


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