Pour se dĂ©velopper, la Chine a gonflĂ© ses Ă©missions de CO2. Continuera-t-elle Ă sâengager sur une rĂ©duction de celles-ci, alors que lâombre dâune nouvelle guerre froide pointe ?

PoĂȘle Ă charbon dans un train hivernal entre PĂ©kin et Yangcun. (Wikimedia ; N509FZ ; CC BY-SA 4.0)
« Le concept de rĂ©chauffement global a Ă©tĂ© créé par et pour les Chinois, afin de dĂ©faire la compĂ©titivitĂ© de lâindustrie Ă©tasunienne. » En Ă©crivant ce tweet durant la campagne Ă©lectorale de 2016, Donald Trump cherchait Ă sĂ©duire aussi bien les climatosceptiques que les sinophobes au sein de la population amĂ©ricaine â et malheureusement, cela fait du monde. MĂȘme sâil a assurĂ© aprĂšs quâil blaguait, il a renforcĂ© les idĂ©es de ce type, aussi bien Ă travers ce tweet quâĂ travers de nombreuses « petites phrases » durant ses quatre ans de mandat.
Pékin revient de loin
Non, la Chine nâa pas inventĂ© le changement climatique, ni le coronavirus par ailleurs. Mais tout comme sa classe politique, en 2020, a cru intelligent de lancer des rumeurs sur une origine amĂ©ricaine du virus, elle a, jusque dans les annĂ©es 2000, nourri le climatoscepticisme au sein de sa population. Comme si elle anticipait les attaques trumpiennes, la Chine prĂ©sentait alors le changement climatique comme un stratagĂšme occidental destinĂ© Ă ralentir le dĂ©veloppement Ă©conomique chinois, qui donnait lieu Ă des Ă©missions de CO2 de plus en plus Ă©levĂ©es.
Câest ce que nous apprend un article sur lâĂ©volution de lâattitude de PĂ©kin par rapport au rĂ©chauffement global dans le « South China Morning Post » du 15 avril. Le gouvernement chinois ne peut pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme pionnier dans la reconnaissance du et lâaction contre le changement climatique. En 1997 par exemple, il recevait en grande pompe Lee Raymond, ex-PDG dâExxonMobil, climatosceptique et utile pour attirer des investissements occidentaux liĂ©s aux Ă©nergies fossiles. Ă lâĂ©poque, seuls les pays industrialisĂ©s avaient pris des engagements â insuffisants â pour rĂ©duire leurs Ă©missions. Les pays en dĂ©veloppement, considĂ©rant que les pays du Nord global avaient fondĂ© leur prospĂ©ritĂ© sur les Ă©nergies fossiles, rĂ©clamaient une exemption, un droit de rattrapage en quelque sorte. Ces divergences ont culminĂ© avec lâĂ©chec des nĂ©gociations Ă Copenhague en 2009.
Par la suite, le rapprochement des positions de PĂ©kin et Washington a rendu possible lâaccord de Paris en 2015 : dĂ©sormais, tous les pays doivent limiter leurs Ă©missions, avec en contrepartie une aide climatique massive du Nord aux pays en dĂ©veloppement. Si lâargument de la dette historique du Nord garde toute sa valeur, il nâen est pas moins essentiel que la Chine, qui aujourdâhui Ă©met plus de CO2 que les Ătats-Unis et lâEurope rĂ©unis, prenne des engagements pour une rĂ©duction future des Ă©missions.
Entre les COP de Copenhague et de Paris, la Chine Ă©tait passĂ©e par une prise de conscience Ă©cologique : en novembre 2010, Ă PĂ©kin, le niveau des particules PM2,5 dans lâair dĂ©passait 500 Όg/m3, valeur considĂ©rĂ©e comme trĂšs nocive. Au dĂ©part, câest la prĂ©occupation des classes moyennes devant la mauvaise qualitĂ© de lâair qui a conduit Ă une rĂ©gulation de lâutilisation du charbon. Mais la classe politique chinoise a pris conscience des coĂ»ts futurs des dĂ©gradations environnementales, et notamment de la montĂ©e des ocĂ©ans et des dĂ©sastres mĂ©tĂ©orologiques liĂ©s au changement climatique. Le pays est devenu le plus grand producteur de panneaux solaires et dâĂ©oliennes au monde â un des secteurs dâexportation sur lequel il mise pour les dĂ©cennies Ă venir. Enfin, le fait de sâĂȘtre engagĂ© de maniĂšre continue au niveau des nĂ©gociations climatiques internationales â contrairement aux vacillements amĂ©ricains â reprĂ©sente pour la Chine un gain de prestige dont elle est trĂšs friande. Contribuer Ă sauver le climat, câest donc du win-win.
Alors, avec le nouveau prĂ©sident Joe Biden, empressĂ© de rĂ©engager son pays dans la lutte contre le changement climatique, est-on parti pour un « grand saut en avant » sino-amĂ©ricain ? Rien nâest moins sĂ»r, mĂȘme si le leader chinois Xi Jinping a finalement acceptĂ© lâinvitation au Leaders Climate Summit qui a lieu ces jours-ci. La situation de concurrence entre superpuissances, ouvertement formulĂ©e par Biden, risque dâempoisonner toute collaboration. Surtout si le courant neocon reprend le dessus Ă Washington : dĂ©jĂ , lâAtlantic Council a appelĂ© Ă rĂ©adopter la politique de « containment » â combattre le bloc ennemi sur tous les fronts, comme on faisait pendant la guerre froide. Il est certain que la superpuissance asiatique ne sâest guĂšre rendue sympathique ces derniĂšres annĂ©es, tant par le bruit de bottes en mer de Chine que par les violations massives des droits humains. Pour le courant neocon, qui considĂšre les relations internationales comme un jeu Ă somme nulle, la rĂ©ponse doit ĂȘtre un dĂ©couplage politique et Ă©conomique plutĂŽt quâune coopĂ©ration et un dialogue critique.
La Chine seule contre le climat ?
Un tel dĂ©couplage enlĂšverait une grande partie de lâattractivitĂ© politique de la lutte contre le changement climatique pour le gouvernement chinois. Or, dâautres facteurs poussent dĂ©jĂ PĂ©kin Ă traĂźner les pieds en matiĂšre de rĂ©duction des Ă©missions. Dâune part certains gouvernements locaux sont fortement liĂ©s aux industries fossiles, dâautre part le soutien de la population au systĂšme en place dĂ©pend de la croissance Ă©conomique, qui reste pour le moment fortement liĂ©e Ă la consommation de charbon.
Croire que mĂȘme en cas de guerre froide le gouvernement chinois, effrayĂ© par la perspective du changement climatique, choisirait forcĂ©ment de maintenir ses objectifs de rĂ©duction de CO2 serait un calcul dangereux. Car en plus des pressions internes dĂ©fendant les Ă©nergies fossiles, PĂ©kin risque de vouloir « rĂ©soudre » tout seul le problĂšme. La menace sur ses cĂŽtes peut ainsi ĂȘtre contrecarrĂ©e avec la construction de barrages gĂ©ants, voire Ă travers la relocalisation de villes entiĂšres. Ou, perspective plus effrayante encore, et dont elle a les moyens, la Chine pourrait unilatĂ©ralement avoir recours Ă des mesures de type gĂ©o-ingĂ©nierie, intervenant massivement dans les Ă©quilibres atmosphĂ©riques de la planĂšte. DĂ©cidĂ©ment, les relations internationales peuvent aussi ĂȘtre un jeu Ă somme⊠nĂ©gative.

