Chine et carbone : Souffler le chaud ou le froid ?

von | 23.04.2021

Pour se dĂ©velopper, la Chine a gonflĂ© ses Ă©missions de CO2. Continuera-t-elle Ă  s’engager sur une rĂ©duction de celles-ci, alors que l’ombre d’une nouvelle guerre froide pointe ?

PoĂȘle Ă  charbon dans un train hivernal entre PĂ©kin et Yangcun. (Wikimedia ; N509FZ ; CC BY-SA 4.0)

« Le concept de rĂ©chauffement global a Ă©tĂ© créé par et pour les Chinois, afin de dĂ©faire la compĂ©titivitĂ© de l’industrie Ă©tasunienne. » En Ă©crivant ce tweet durant la campagne Ă©lectorale de 2016, Donald Trump cherchait Ă  sĂ©duire aussi bien les climatosceptiques que les sinophobes au sein de la population amĂ©ricaine – et malheureusement, cela fait du monde. MĂȘme s’il a assurĂ© aprĂšs qu’il blaguait, il a renforcĂ© les idĂ©es de ce type, aussi bien Ă  travers ce tweet qu’à travers de nombreuses « petites phrases » durant ses quatre ans de mandat.

Pékin revient de loin

Non, la Chine n’a pas inventĂ© le changement climatique, ni le coronavirus par ailleurs. Mais tout comme sa classe politique, en 2020, a cru intelligent de lancer des rumeurs sur une origine amĂ©ricaine du virus, elle a, jusque dans les annĂ©es 2000, nourri le climatoscepticisme au sein de sa population. Comme si elle anticipait les attaques trumpiennes, la Chine prĂ©sentait alors le changement climatique comme un stratagĂšme occidental destinĂ© Ă  ralentir le dĂ©veloppement Ă©conomique chinois, qui donnait lieu Ă  des Ă©missions de CO2 de plus en plus Ă©levĂ©es.

C’est ce que nous apprend un article sur l’évolution de l’attitude de PĂ©kin par rapport au rĂ©chauffement global dans le « South China Morning Post » du 15 avril. Le gouvernement chinois ne peut pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme pionnier dans la reconnaissance du et l’action contre le changement climatique. En 1997 par exemple, il recevait en grande pompe Lee Raymond, ex-PDG d’ExxonMobil, climatosceptique et utile pour attirer des investissements occidentaux liĂ©s aux Ă©nergies fossiles. À l’époque, seuls les pays industrialisĂ©s avaient pris des engagements – insuffisants – pour rĂ©duire leurs Ă©missions. Les pays en dĂ©veloppement, considĂ©rant que les pays du Nord global avaient fondĂ© leur prospĂ©ritĂ© sur les Ă©nergies fossiles, rĂ©clamaient une exemption, un droit de rattrapage en quelque sorte. Ces divergences ont culminĂ© avec l’échec des nĂ©gociations Ă  Copenhague en 2009.

Par la suite, le rapprochement des positions de PĂ©kin et Washington a rendu possible l’accord de Paris en 2015 : dĂ©sormais, tous les pays doivent limiter leurs Ă©missions, avec en contrepartie une aide climatique massive du Nord aux pays en dĂ©veloppement. Si l’argument de la dette historique du Nord garde toute sa valeur, il n’en est pas moins essentiel que la Chine, qui aujourd’hui Ă©met plus de CO2 que les États-Unis et l’Europe rĂ©unis, prenne des engagements pour une rĂ©duction future des Ă©missions.

Entre les COP de Copenhague et de Paris, la Chine Ă©tait passĂ©e par une prise de conscience Ă©cologique : en novembre 2010, Ă  PĂ©kin, le niveau des particules PM2,5 dans l’air dĂ©passait 500 Όg/m3, valeur considĂ©rĂ©e comme trĂšs nocive. Au dĂ©part, c’est la prĂ©occupation des classes moyennes devant la mauvaise qualitĂ© de l’air qui a conduit Ă  une rĂ©gulation de l’utilisation du charbon. Mais la classe politique chinoise a pris conscience des coĂ»ts futurs des dĂ©gradations environnementales, et notamment de la montĂ©e des ocĂ©ans et des dĂ©sastres mĂ©tĂ©orologiques liĂ©s au changement climatique. Le pays est devenu le plus grand producteur de panneaux solaires et d’éoliennes au monde – un des secteurs d’exportation sur lequel il mise pour les dĂ©cennies Ă  venir. Enfin, le fait de s’ĂȘtre engagĂ© de maniĂšre continue au niveau des nĂ©gociations climatiques internationales – contrairement aux vacillements amĂ©ricains – reprĂ©sente pour la Chine un gain de prestige dont elle est trĂšs friande. Contribuer Ă  sauver le climat, c’est donc du win-win.

Alors, avec le nouveau prĂ©sident Joe Biden, empressĂ© de rĂ©engager son pays dans la lutte contre le changement climatique, est-on parti pour un « grand saut en avant » sino-amĂ©ricain ? Rien n’est moins sĂ»r, mĂȘme si le leader chinois Xi Jinping a finalement acceptĂ© l’invitation au Leaders Climate Summit qui a lieu ces jours-ci. La situation de concurrence entre superpuissances, ouvertement formulĂ©e par Biden, risque d’empoisonner toute collaboration. Surtout si le courant neocon reprend le dessus Ă  Washington : dĂ©jĂ , l’Atlantic Council a appelĂ© Ă  rĂ©adopter la politique de « containment » − combattre le bloc ennemi sur tous les fronts, comme on faisait pendant la guerre froide. Il est certain que la superpuissance asiatique ne s’est guĂšre rendue sympathique ces derniĂšres annĂ©es, tant par le bruit de bottes en mer de Chine que par les violations massives des droits humains. Pour le courant neocon, qui considĂšre les relations internationales comme un jeu Ă  somme nulle, la rĂ©ponse doit ĂȘtre un dĂ©couplage politique et Ă©conomique plutĂŽt qu’une coopĂ©ration et un dialogue critique.

La Chine seule contre le climat ?

Un tel dĂ©couplage enlĂšverait une grande partie de l’attractivitĂ© politique de la lutte contre le changement climatique pour le gouvernement chinois. Or, d’autres facteurs poussent dĂ©jĂ  PĂ©kin Ă  traĂźner les pieds en matiĂšre de rĂ©duction des Ă©missions. D’une part certains gouvernements locaux sont fortement liĂ©s aux industries fossiles, d’autre part le soutien de la population au systĂšme en place dĂ©pend de la croissance Ă©conomique, qui reste pour le moment fortement liĂ©e Ă  la consommation de charbon.

Croire que mĂȘme en cas de guerre froide le gouvernement chinois, effrayĂ© par la perspective du changement climatique, choisirait forcĂ©ment de maintenir ses objectifs de rĂ©duction de CO2 serait un calcul dangereux. Car en plus des pressions internes dĂ©fendant les Ă©nergies fossiles, PĂ©kin risque de vouloir « rĂ©soudre » tout seul le problĂšme. La menace sur ses cĂŽtes peut ainsi ĂȘtre contrecarrĂ©e avec la construction de barrages gĂ©ants, voire Ă  travers la relocalisation de villes entiĂšres. Ou, perspective plus effrayante encore, et dont elle a les moyens, la Chine pourrait unilatĂ©ralement avoir recours Ă  des mesures de type gĂ©o-ingĂ©nierie, intervenant massivement dans les Ă©quilibres atmosphĂ©riques de la planĂšte. DĂ©cidĂ©ment, les relations internationales peuvent aussi ĂȘtre un jeu Ă  somme
 nĂ©gative.

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