Géopolitique et Covid-19 : Les masques parlent déjà chinois

Généreuse et efficace, la Chine s’apprêterait à conquérir le monde. À y regarder de plus près, on peut trouver des vertus, mais aussi des vices au modèle chinois.

« Timeo Danaos et dona ferentes. » Virgile déjà mettait en garde contre « les Grecs quand ils font des cadeaux », en l’occurrence le cheval en bois offert aux Troyen-ne-s. (Photo : Instagram)

La Chine a fait don de près de dix millions de masques, un demi-million de kits de diagnostic et plus de 300.000 paires de gants… « à 30 États US et 55 villes », alors que dans le même temps, le gouvernement fédéral américain essaie « d’attribuer à la Chine la faute de sa mauvaise réponse au Covid-19 ». Une Chine bienveillante et généreuse, des États-Unis hargneux et ingrats, voilà l’image que dessine un communiqué de presse de 28 pages de l’ambassade chinoise au Luxembourg, destiné à « révéler la vérité au monde ».

Mondialisation et méfiance

Que la crise du coronavirus n’a pas été glorieuse pour Washington, qui le contesterait ? Mais les mérites de Pékin sont loin de faire l’unanimité. La méfiance occidentale envers la Chine et ses intentions cachées n’est pas nouvelle. Depuis les années 1980, quand ce grand pays est revenu dans le jeu diplomatique, puis économique du monde, on est passé par plusieurs étapes. Rejet tout d’abord en 1989, à cause de la répression sanglante de « Tiananmen », fascination croissante ensuite pendant près de deux décennies, avec des décideurs et décideuses politiques et économiques s’investissant dans des relations mutuellement bénéfiques. Le grand public a suivi, tout comme il a repris à son compte le désenchantement croissant des élites face à une Chine très attachée à défendre ses intérêts nationaux et peu encline au libéralisme, qu’il soit économique ou politique.

À qui profite la mondialisation ? La question posée par la gauche radicale dès les années 2000 a depuis été reprise par nombre de politicien-ne-s et d’économistes. Pour les premiers, c’étaient les capitalistes, mais dès avant la pandémie de la Covid-19, les autres avaient identifié la Chine comme la grande gagnante de l’uniformisation des marchés. L’impression, face à l’urgence, que la masse des équipements médicaux étaient fabriqués en Chine n’a fait qu’accroître la grogne contre la désindustrialisation et la dépendance de nos pays. Certes, les statistiques économiques n’étayent pas ces analyses, mais les phénomènes de peur ne sont jamais seulement rationnels. En fin de compte, quand la Chine se pose en « sauveuse du monde », les expert-e-s comme le grand public réagissent avec méfiance.

La couverture de « The Economist » de la mi-avril lançait « Is China Winning ? », et plusieurs articles étaient consacrés à cette interrogation. Le magazine britannique y détaillait comment les médias étatiques mettaient en vitrine les dons faits à d’autres pays. Ainsi le train parti le 21 mars de la ville de Yiwu pour parcourir 13.000 kilomètres jusqu’à Madrid, avec 110.000 masques et 800 tenues de protection, a été fêté comme symbole de la « route de la soie sanitaire ». Le concept de la « nouvelle route de la soie », explique « The Economist », est fortement lié au président Xi Jinping, mais reste flou. « L’intention est claire : montrer la Chine comme foncièrement bienveillante. Les routes s’étendent sur la planète entière, mais toutes reviennent vers la Chine. »

Dictature salvatrice, démocratie inepte

Ainsi, la crise liée à la Covid-19 serait favorable au « soft power », à la politique d’influence de Pékin, déjà mise en œuvre à travers la multiplication d’instituts Confucius et des initiatives comme les suppléments chinois dans les journaux occidentaux. Cela est facilité par l’absence des États-Unis en tant qu’acteur global face à la crise, rappelle « The Economist », voire l’attitude égoïste de Washington dans la course à l’approvisionnement en matériel médical. Le journal taïwanais « China Times » (pro-Pékin) est même allé jusqu’à qualifier les valeurs américaines comme l’attachement aux libertés des individus et des entreprises comme des « portes d’entrée » pour le virus. À l’opposé, bien entendu, d’une culture politique chinoise marquée par le collectivisme et la centralisation du pouvoir, qui permettraient de prendre les douloureuses mesures nécessaires pour endiguer la pandémie.

Elle est bien dans l’air du temps, cette idée qu’une dictature bienveillante serait supérieure aux démocraties, déchirées par les luttes partisanes et menacées par le populisme. Rarement théorisée, cette tendance s’est manifestée à travers le peu d’égards pour les libertés fondamentales des opposant-e-s lors des avancées progressistes des décennies passées en matière de politique sociétale. De même, les filtres internet destinés à combattre l’incitation à la haine et les fake news sur l’internet ont suscité peu d’interrogations quant à leur impact sur la liberté d’expression. Il est alors peu étonnant que, dans les pays occidentaux, les états d’urgence et les nombreuses contraintes imposées aux citoyen-ne-s aient été acceptés comme « nécessaires » sans trop se poser de questions. Après tout, le masque n’est-il pas le cousin du filtre internet, destiné à endiguer la contamination des esprits ?

D’un autre côté, la supériorité morale et pratique supposée du système chinois est facile à mettre en doute. « The Economist » a calculé que la cargaison du fameux train de Madrid représentait une valeur de moins de 50.000 dollars. Et que, rien qu’en mars, la Chine avait, à côté de ses dons, exporté à titre commercial des équipements médicaux d’une valeur de presque un milliard et demi de dollars. Le magazine souligne le contraste : « Quand le train est arrivé à Madrid [après un voyage de plus de deux semaines], l’Espagne avait entre-temps acheté chez des fournisseurs chinois des équipements similaires valant environ 10.000 fois plus que la cargaison envoyée par rail. »

Exporter le socialisme ?

Quant à l’efficacité supposée d’un système autoritaire face à une catastrophe majeure, la manière dont les informations sur les premiers cas de maladie ont été étouffées par les pouvoirs locaux chinois en démontre les limites. Par la suite, le fait que le pays a déjà connu l’épidémie SARS en 2003 a sans doute contribué plus à l’attitude disciplinée des citoyen-ne-s que la « répression bienveillante » de l’État tout-puissant. C’est ce que permet d’affirmer l’endiguement réussi de l’épidémie dans des pays également touchés par le SARS, mais démocratiques, comme la Corée du Sud ou le Japon. Malheureusement on ne peut pas énoncer qu’en matière de transparence et d’optimisation des décisions, les démocraties seraient dans tous les cas très performantes – merci Monsieur Trump !

Enfin, que ceux et celles qui envisagent de s’inscrire à un cours de chinois – ou d’organiser une milice armée – se rassurent. Certes, selon « The Economist », la Chine aspire à jouer un rôle plus important à l’échelle internationale. Mais : « Cela ne semble pas impliquer de convertir d’autres pays au socialisme à la chinoise. Les objectifs chinois sont souvent défensifs, visant à se préserver de critiques et de mises en question de ses revendications territoriales. »

Touche pas à mon Taïwan, c’est un des messages du communiqué de l’ambassade chinoise. Plusieurs « vérités » rétablies par ce document concernent l’île réclamée par Pékin au détriment de ses habitant-e-s, qui se considèrent de plus en plus comme une nation indépendante. Ainsi notamment, « Taïwan, faisant partie de la Chine, n’a aucun droit de rejoindre l’Organisation mondiale de la santé, puisque seuls les États souverains peuvent être membres ».

Or à côté de la réaffirmation des dogmes diplomatiques de Pékin, l’ambassade cherche surtout à mettre les points sur les i en ce qui concerne l’origine de la maladie. L’« allegation » numéro 4 du très structuré communiqué (en anglais) est la suivante : « Le virus a été fabriqué par l’institut de virologie de Wuhan. » Et le « reality check » affirme que le laboratoire incriminé serait un programme de coopération avec la France et qu’il n’y a aucun indice d’une fuite de pathogènes ou d’une infection au sein du personnel. Certes, la première partie de l’affirmation est une présentation tendancieuse des faits (voir notre article). Mais la démystification des théories fumeuses sur « le virus chinois », tout comme de celles sur la transmission par les chauves-souris en soupe sont vraiment bienvenues.

Not made in China !

Par contre, en abordant la question des « marchés humides », que la Chine aurait rouverts alors qu’ils sont le foyer d’infection probable, le communiqué s’égare. En Chine, il n’y aurait pas de « wet markets », seulement des marchés fermiers et des marchés de poissons. Or, le terme semble venir de Singapour, ville de culture chinoise, et désigne simplement un marché de produits frais. L’ambiguïté vient du fait que certains de ces marchés comprennent des étalages de vente d’animaux sauvages, plus ou moins légaux. Cela a notamment été le cas pour le marché Huanan à Wuhan. Le communiqué a raison de défendre la réouverture des marchés « normaux », mais il occulte le fait que la tolérance gouvernementale pour le commerce d’animaux sauvages a pu favoriser l’émergence de la Covid-19. Tout en soulignant que la Chine avait strictement interdit le commerce et la consommation d’animaux sauvages… par une décision du 24 février 2020.

Alors, la Chine est-elle en train de conquérir le monde, par ses masques et son exemple, par sa générosité et son génie de la communication ? Il semble plutôt que l’Occident apprécie les efforts chinois pour endiguer l’épidémie, tout en étant critique des erreurs commises. Surtout, en ce qui concerne les cœurs et les esprits, la conquête piétine. Certes, les Chinois-es ont sans doute une bien meilleure connaissance de l’Occident que celui-ci de la Chine. Pourtant, quand la communication de Pékin s’adresse à un public occidental, elle n’est pas plus à l’abri de maladresses que l’Occident orgueilleux quand il s’adresse à la Chine.


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