Relance post-covid: Pilotes pusillanimes

La feuille de route économique que vient de présenter Franz Fayot comporte des projets intéressants, mais ne fait guère preuve d’audace par rapport aux vrais défis.

Économie circulaire… ou économistes qui tournent en rond ? (Photo : Pixabay.com ; StockSnap)

Comment émerger de la crise pandémique qui bouleverse le monde depuis un an et demi déjà ? Crise aiguë dans un premier temps, rampante par la suite : en été 2020, on pouvait la croire surmontée avec des chiffres d’infections à la baisse, mais il n’en a rien été. La crise s’est prolongée mois après mois, dans l’attente d’un endiguement d’abord, puis de vaccins, puis d’immunité collective (« Herdenimmunität »). Désormais, au Luxembourg au moins, la situation semble sous contrôle : la plupart des groupes vulnérables sont vaccinés, le taux de protection de la population adulte progresse rapidement. Une nouvelle vague mortifère d’infections comme au printemps ou en automne 2020 est improbable. Alors, quelle sortie de crise ?

Notons que la crise ne s’est pas limitée au domaine sanitaire : elle est rapidement devenue politique, avec des mesures plus ou moins drastiques prises par des gouvernements inquiets pour leur légitimité, assaillis tant par les reproches de ne pas en faire assez que par ceux d’en faire trop. Le large consensus sur la nécessité de sacrifier l’efficacité économique comme les libertés individuelles a créé un important précédent – et nourri notamment les attentes en matière de politique climatique, où le mainstream politique avait par le passé invoqué le « réalisme économique » pour refuser de prendre des mesures radicales.

Rifkin ressuscité

Bien entendu, les effets des mesures anticovid ont aussi entraîné une crise économique mondiale. Les institutions gouvernementales y ont répondu par des dépenses de stabilisation et la perspective du financement d’une relance qui, de surcroît, soutiendrait un développement durable. Alors que la sortie de crise s’annonce, il n’est donc pas étonnant que ce soit le ministre de l’économie Franz Fayot qui marche en première ligne. Sa feuille de route pour l’économie luxembourgeoise, présentée lundi dernier, part de l’idée d’un retour à la normale, sur lequel peuvent se greffer des projets d’avenir. Il est vrai que, économiquement parlant, le Luxembourg a échappé au pire. Reste que des effets cachés de la crise – économiques et sociaux – sont à redouter à moyen terme. Et que le projet de Fayot contraste fortement avec la « Gréng Relance » présentée prématurément en juin 2020 par la troïka des ministres vert-e-s.

Comme sources d’inspiration, le ministre indique dans la préface « les leçons à tirer de la pandémie, les réflexions entamées dans le cadre du processus Rifkin ainsi que les orientations stratégiques déjà existantes dans les domaines de l’économie circulaire ou de la digitalisation ». Notons que l’approche de l’expert Jeremy Rifkin réunissait déjà ce que la feuille de route présente considère comme les deux priorités définies par l’Union européenne : préservation du climat et révolution numérique. D’ailleurs, afin de profiter de la manne du programme de relance européen, le Luxembourg a concocté un « plan pour la reprise et la résilience » exemplaire, du moins sur le papier : 61 pour cent des investissements prévus contribuent à la lutte contre le changement climatique et 32 pour cent à la transformation numérique.

Un peu d’écologie, beaucoup de technologie

Du côté de la feuille de route de Franz Fayot, ce rapport est inversé : quatre « composantes » sur six sont entièrement ou partiellement placées sous le signe de la numérisation de l’économie, tandis que seulement trois s’inscrivent, en partie seulement, dans une logique de développement durable. « Ons Wirtschaft vu muer » (Notre économie de demain), comme est intitulée la feuille de route, favorise une approche terre à terre plutôt que d’invoquer « révolution verte » ou « transition juste ». On y trouve par exemple l’intention de « permettre une transformation sûre et fiable de l’économie des données » ou celle d’« offrir un environnement d’investissement favorable et des instruments permettant d’atteindre une durabilité tout en restant compétitif ». Comme déjà chez le prédécesseur de Fayot, Étienne Schneider, c’est la technologie et non pas l’écologie qui est au centre des préoccupations, avec notamment le projet de « mener la transition vers l’économie circulaire par le numérique ».

Les six composantes sont complétées par des « actions pilotes » concrètes qui s’inscrivent dans le court terme, comme la mise en place de « zones d’activités intelligentes » et de « product circularity data sheet ». Pour le moyen terme, la feuille de route évoque encore cinq actions pilotes, incluant notamment le développement de la filière énergétique « hydrogène » dans un cadre européen. On notera aussi un concept assez nouveau dans l’univers des stratégies économiques, celui de la démondialisation – euphémisée ici comme « régionalisation » ou « développement de chaînes de valeur résilientes ». Cela correspond à la troisième des « mégatendances » diagnostiquées : numérisation, changement climatique et bouleversement géopolitique. L’analyse prospective du contexte global, annexée à la feuille de route, constitue d’ailleurs une des composantes les plus intéressantes du document, en même temps qu’elle révèle les limites du travail mené par le ministère.

Les conséquences à moyen terme de la crise, encore invisibles, ne semblent pas inquiéter Fayot et son équipe. Alors qu’au niveau international le débat sur de nouvelles visions économiques a commencé à la mi-2020, au Luxembourg, le ministère en charge se contente de faire de la politique industrielle. Pourtant, un think tank comme la fondation Idea montre que, même en étant proche du patronat, on peut avoir une conception plus large de l’économie. Côté développement durable, la vision du ministère est également très partielle, avec des projets douteux comme la filière hydrogène, cerise sur le gâteau de l’approche technophile. Ainsi, la feuille de route, tout en évoquant l’économie de demain, est très loin de répondre à la question formulée il y a longtemps déjà par le Mouvement écologique et plus brûlante que jamais : quel Luxembourg pour demain ?


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