Liberty Steel Dudelange : les salarié-e-s attendent le Père Noël

Alors que Sanjeev Gupta met en vente une partie de son groupe sidérurgique en France et au Royaume-Uni, l’avenir de l’usine Liberty Steel à Dudelange reste des plus incertains : trois lignes de production sur quatre sont à l’arrêt, la majeure partie du personnel est en chômage partiel, des cadres démissionnent et les salarié-e-s n’ont pas d’assurance d’être payé-e-s au-delà du mois de mai.

(©GFGALLIANCE)

Pour les 200 employé-e-s de l’usine Liberty Steel de Dudelange, la question la plus pressante est assurément celle des salaires. Jusqu’à quand seront-ils versés, alors que le sidérurgiste fait face à une situation financière catastrophique ? « Ils sont garantis pour le mois de mai », a avancé le 6 mai le ministre de l’Economie, Franz Fayot devant le parlement, où il était interpellé sur l’avenir du site par le député CSV Laurent Mosar. Côté syndical, on ne se veut guère plus rassurant, quand bien même « les salaires semblent assurés pour le mois de juin », indique Stefano Araujo, secrétaire central à l’OGBL. « Avec le peu de travail réalisé et le chômage partiel, évidemment », complète aussitôt le syndicaliste en référence à l’activité réduite imposée par la direction depuis début mai. Entre deux tiers et trois quarts des ouvriers sont en chômage partiel et leurs salaires sont donc pris en charge à hauteur de 85% par l’Etat.

Ce vendredi 21 mai, trois lignes de production sur quatre étaient à l’arrêt, confirme un ouvrier. « Les arrêts sont liés au manque d’approvisionnement, même s’il y a eu quelques livraisons de bobines », témoigne-t-il. À Londres, un porte-parole du groupe de Sanjeev Gupta reconnaît que Liberty « a été confrontée à une réduction significative de son fonds de roulement depuis l’effondrement de Greensill Capital, ce qui a entraîné des problèmes permanents avec son principal fournisseur de bobines laminées à chaud ».

Des commandes mais pas de liquidités

« Bien que le carnet de commande soit bien rempli, ce n’est pas un secret que le groupe Liberty n’a plus de liquidités. Il est donc difficile de payer les fournisseurs et d’approvisionner les sites. Ceci explique le recours au chômage partiel. Dès qu’un client paye une facture, l’argent est utilisé afin de payer l’approvisionnement pour permettre de produire et ainsi de suite », décrypte Stefano Araujo. La situation paradoxale de Dudelange est aussi celle d’autres usines de Liberty Steel en Europe : elles sont rentables mais tournent au ralenti et risquent la faillite car les fournisseurs refusent de livrer un groupe devenu chancelant depuis l’annonce de la faillite de son principal financier, Greensill Capital, le 8 mars dernier.

GFG Alliance, la maison-mère britannique de Liberty Steel, doit cinq milliards de dollars à cette fintech londonienne spécialisée dans les prêts à court terme aux entreprises. Sa faillite, précipitée par les défauts de paiement de GFG Alliance, a révélé la fragilité et l’opacité financière du conglomérat fondé par Sanjeev Gupta. L’homme d’affaires indo-britannique s’est lancé depuis une dizaine d’années dans une frénésie d’achats dans l’acier et l’aluminium en recourant à des prêts massifs obtenus à travers des montages financiers acrobatiques. Il revendique 35.000 salariés dans le monde et un chiffre d’affaires annuel de 20 milliards de dollars. Dudelange fait partie d’un ensemble de six usines rachetées en Europe en 2019 à ArcelorMittal, contraint de les céder pour satisfaire aux règles européennes de la concurrence.

Fraude et blanchiment

Depuis la faillite de Greensill, Sanjeev Gupta veut convaincre les gouvernements des pays où sont implantées ses usines qu’il trouvera de nouveaux financements. Au Luxembourg, le ministère de l’Economie assure ainsi être en contact permanent avec le magnat qui réside à Dubaï. Mais plus personne ne semble y croire alors que GFG Alliance est officiellement visé par une enquête du SFO (Serious Fraud Office) au Royaume-Uni. L’équivalent britannique du parquet financier soupçonne le groupe « de fraude, de commerce frauduleux et de blanchiment d’argent » au sein de ses entreprises et les investigations s’étendent à « ses liens financiers avec Greensill », selon un communiqué publié le 14 mai. Ce lundi 24 mai, c’était au tour de la banque italienne Aigas Banca de déposer le bilan en raison de son exposition à Greensill et GFG Alliance. Ces révélations sont autant de repoussoirs pour de potentiels investisseurs, à l’instar du californien White Oak Global Advisers qui, à l’annonce de l’enquête du SFO, a retiré l’offre de prêt qu’il avait faite à GFG pour assurer la poursuite de ses activités au Royaume Uni et en Australie.

Face à cette impasse et à la pression des créanciers et des gouvernements qui veulent sauver des sites industriels jugés parfois stratégiques, Sanjeev Gupta accepte désormais de démanteler en partie son empire. Dans l’Hexagone d’abord, où l’aciérie Ascoval de Saint-Saulve et l’usine de rails de Hayange sont à vendre. Parallèlement, trois équipementiers automobiles appartenant à la branche aluminium de Gupta dans le centre de la France, ont été déclarés en cessation de paiement à la mi-avril. Au Royaume-Uni, où Liberty emploie 3.000 personnes, le groupe a annoncé ce 24 mai la mise en vente de son aciérie de Stocksbridge qui produit notamment des composants pour l’industrie spatiale.

Et au Luxembourg ? « Liberty continue à s’engager avec les parties prenantes pour identifier de nouvelles sources de financement de l’usine de Dudelange », tempère le porte-parole de Liberty déjà cité. Autrement dit, Sanjeev Gupta entend garder, au moins partiellement, la main sur Liberty-Liège Dudelange, la société qui regroupe l’usine luxembourgeoise ainsi que les usines belges de Flémalle et Tilleur. Lors de son intervention devant le parlement, le 6 mai dernier, le ministre de l’Economie, Franz Fayot, avait affirmé que le sauvetage pourrait passer par une prise de participation de la Société nationale de crédit et d’investissement (SNCI), la banque publique spécialisée dans le financement des entreprises. Cette solution, évoquée depuis l’annonce de la faillite de Greensill, pourrait éviter la liquidation pure et simple de l’usine de Dudelange au profit des créanciers, « ce qui serait le worth case », avait insisté le ministre.

À Dudelange, les nerfs et le moral des salarié-e-s sont d’autant plus éprouvés qu’une partie des cadres semble jouer la carte du sauve-qui-peut. Après le responsable de la maintenance, c’est le responsable des ressources humaines qui a démissionné ce vendredi 21 mai. « Pourquoi ils partent ? », interroge un ouvrier sans attendre de réponse : « On nous dit qu’on sera payé jusqu’en août, mais on n’en sait rien. Direction et syndicats ne nous informent pas, car ils disent être liés par la confidentialité des négociations. En attendant, nous on peut juste croire au Père Noël et espérer que ça reparte. »


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